05.07.2007

PORTRAITS-AUTOPORTRAITS SAUVAGES (Série) / Figure 1 : multiple

Il y a certainement quelqu’un de mort en nous. Celui qui rugit. D’autres aussi en toute sincérité. Morts ? peut-être pas. Achevés, passés, vivants. Des faux-morts. On frémit encore de ce qui n’est plus. Comme la lumière de la nuit vient des étoiles mortes, nos souvenirs sont des lumières d’enfants morts et d’animaux aussi.
Nous sommes des cercueils ambulants. Un enfant, une jeune fille pâle, un prêtre, un vieillard ridé, une guerrière... tous ces corps s’entrechoquent en nous, kling, klong, et leur mutisme, leurs grimaces et leurs feulements sont là aussi, ragent ou murmurent. Cela donne d’étranges démarches aux gens, tous ces personnages en eux, qu’une odeur réveille.
Ouh ! que de mondes endormis, allongés dans nos poitrails et nos bas-ventres. Que de frissons-fantômes et de forêts ! Cela sent la sauvagerie ici. La mer ? je l’entends dans les arbres, sous le vent et même, à une certaine distance, le flux des voitures fait exactement le même bruit de fond qu’un océan.

Ecrire en sauvage. Pas forcément en débraillé mais en carnassier. Les mots, gestes ou coups de patte de grizzli. L’ours est ours, même s’il ignore tout de la zoologie et ne se sait pas plantigrade.
Ecrire à voix nue. De sa seule vie, de ses dépouilles, de son ignorance, de sa médiocrité, fabriquer un texte. Sans avoir jamais lu. Ce serait comme une parthénogenèse littéraire mais d’où viendrait la matière ? Le sang ? Imagine un être affamé de mots, qui sent en lui une force sans nom le pousser, le tirer par ses ailes et qui n’a rien à nommer sinon cela ? Ecrire peut relever du grognement. On peut écrire et lire à l’instinct : si ce texte sent fort, si sa chair est saignante ou pulpeuse, nos crocs et nos babines le goûtent et le savent.
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A l’inverse peut-on être poète dans l’âme et seulement dans l’âme ? Il y faut les mots, les pattes de mouche et les soupirs. Un poète tend la main pour retenir – non pour retenir le temps mais pour humer une sensation, une fugacité et goûter encore un peu leurs formes. Peut-être est-ce manière d’accepter que tout passe et meurt sans oublier que dans l’intervalle cela, cette fugacité a vécu et vit encore ; comme les étoiles.
Les branches d’un arbre tiennent ses feuilles le temps qu’il faut et les laissent se détacher à temps ; ainsi le poète laisserait pousser en lui des sensations, des images et des sons, de la sève de mots et laisserait ces feuilles-verbes tomber à terre et pourrir et nourrir ce qui doit être nourri.
On ne demeure pas dans les hauteurs ni dans les bas-fonds ni à mer étale plus que nécessaire. On est soumis à une gymnastique de l’âme délicate et absurde, voyouse et voyageuse. Cela devient envisageable d’être un yoyo yogi. Cela manque de sérieux mais cela est vérité.
Il y a de la place pour l’immobilité et le silence aussi. Pour l’observation tranquillisée de ce qui est. En temps de guerre, en temps de meurtres et de viols, ici ou là, il demeure une place ailleurs pour la paix et la joie. Cela est scandale et cela est vérité. Les nantis de la paix arrêteraient-ils les violences et les injustices grâce à leur honte ? Les victimes des guerres et de la misère, ne vivraient-elles pas, en temps de paix, des mêmes rêves, des mêmes joies, des mêmes angoisses inutiles et luxueuses ? Aujourd’hui, c’est moi qui renifle nez au vent. Qu’en fut-il hier ? Qu’en sera-t-il ? La vague qui vient s’épuiser à mes pieds appartient au même océan qui tempête au large et creuse son dos sous les navires. Plongeant la mort dans la mort et les marins dans le vertige. C’est scandale.

Il ne faut pas forcément de tout pour faire un monde. Le fait est qu’il y a de tout dans le monde. Du passé, des météores et de la folie. On peut y voir des femmes aux fesses plates, tombantes. En forme de poire fanée. Leur visage est un visage d’ange.

Imagine que chaque homme, chaque femme non seulement que tu croises mais également chaque humain depuis les débuts et en tous lieux, est une vie entière, absolue, consacrée à elle-même. Combien, combien ! ? cela fait-il de souvenirs, de gestes, de cris ou de rumeurs, de mots, de rêveries, de rires, de pensées en vol, de etc, on n’en finirait pas d’énumérer ce qui constitue et ce qui peut constituer une existence, a fortiori une vie.medium_Image5.jpg
Le vertige face à cette cathédrale humaine dont les fondations s’égarent ou s’ancrent ? dans le magma terrestre et qui s’étire dans l’espace ( par les hauts, les côtés, en profondeur aussi), ce vertige et la fascination bouche bée devant cette incongrue pyramide humaine qui n’a pas de fin, réellement ?, c’est le même vertige qui te bâillonne d’une main quand tu songes aux océans. Quand tu y songes réellement. Le vertige n’est pas forcément lié à la hauteur, aux balustrades et aux falaises. Le vertige peut te surprendre sur les flots, en pensée, quand tu imagines la profondeur des océans. Il ne s’agit pas de vide, de chute, ni d’envol non. Si tu tombes dans l’océan, tu flottes dit-on, ou tu coules à pic, entouré d’eaux, léché d’eaux, asphyxié d’eaux, boursouflé d’eaux, gonflé de vertige oh ! oh ! Un vertige par le bas.

03.06.2007

Voix

Première voix

Je voudrais m’accroupir plantée sur mes deux talons
le front dans mes mains, pleurer vers la lune.

Mais qui donnera réponse ?
Réponse ?
Quelqu’un peut-il donner réponse ?

Y a-t-il un temps pour tout, et pour le reste attendre
Où est la force qui ne fait pas défaut ?
Les mots qui caressent les gens ? est-ce
Qu’être femme c’est ne plus être
Enfant, louve ?
Quelle est la paix la réelle et l’aimante ?
Où est le galet sur lequel s’asseoir et voir ?

Je voudrais rester là, face à la mer, me laisser surprendre et suspendre. Ne rien craindre.
Et je pleure
De voir les oiseaux sillonner le ciel et savoir leur voyage.
Certaines personnes humaines semblent oiseaux
Et moi errante sur la terre
Où est la vérité, celle qui ne ferait pas défaut ?

Je suis emplie de force et de foi et de bénédiction
Pourtant mes mains sont vides d’amour et de sens
Mon esprit divague d’une branche à l’autre
Ne se pose jamais.

Je cherche le galet
Le galet.
Ne plus ouvrir un livre de ma vie
Etre là et que ma présence ne soit pas encombrée
Je cherche le chagrin et la joie la douleur véritable
J’ai peur
Tentée par la mort et par les étoiles mon aspiration me rend vertigineuse
Où est la mesure ?
Le centre ? L’axe
Le bâton de parole
La tente
Le silence ?

Vie qui ne tournoie qu’autour d’elle-même
M’allonger, me bercer et que l’univers se dévoile. Cette nudité m’effraie. Ce vide que je sais ne me délivre pas. Je tournoie dans cette immense nuit sans fin éparpillée de lumières, cosmonaute éjectée de sa nacelle. Je vole
Je vole et me nourris de légèreté
Oh ! quelle solitude !

Quelqu’un peut-il me prendre une minute une seule entre ses mains et me déposer au sein de la sagesse – le temps d’y goûter, d’en être nourrie, d’en être ?
Le reste serait plus simple à boire alors.

Il n’y a personne ici. Personne. Chacun en soi est seul chacun de soi est seul
Le reste n’est que vague à l’âme, divagation, assemblage de formes effarées.



Deuxième voix

Honte ! ! !
Toi qui es nourrie et ne dors pas dehors la nuit d’hiver, des mains caressent ta peau et coiffent tes cheveux. Dis-moi, blanche colombe, as-tu connu le fouet ? les fossés ? les cavales de chiens qui ne bavent que de mordre ?

Crachat d’or et de plomb, ta cervelle est vide. Tu n’es que gémissement de nantie. Tu n’ouvres ni ton cœur ni tes mains ni ta maison.
Je te méprise ! parole en l’air, caprice, brin d’arbre !
Mais que fais-tu pour pousser tes branchages au plus haut de ton ciel ?
Que fais-tu ?


Troisième voix

Rien.
Peut-être un peu
Laisse-moi le temps. Je suis une très vieille femme. Qui marche depuis longtemps. J’ai besoin de m’arrêter, de m’asseoir, d’apprivoiser ma fuite et ma peur. Je suis assise sur un banc. Toi qui m’insultes, qui es-tu pour cela ? Que sais-tu de la vie ? de son nombre ? de sa lassitude ?
Assise sur un banc. Je regarde. Mes yeux sont derrière mes paupières. Je vois.
Ce tremblement ce balancement de mon corps dont je n’ai plus de honte ni de fierté. J’ai le regret de sa danse.
Je ne vois que la joie. Joie effrayante que je ne comprends pas.
Cette joie m’effraie. Je voudrais perdre Connaissance.
Elle me brûle
Je suis en feu et dois veiller sur terre
Je dois veiller sur terre

S’il n’y a personne il n’y a personne en moi non plus
Cette pensée ne délivre pas. Pourquoi dire
Que cette pensée délivre ? S’il nous faut lui survivre ?


1999