28.02.2007

quotidien et parenthèses

« Un phénomène assez spécial… que j’appellerais bien la pensée néoténique. Avant qu’une pensée ne soit accomplie… elle accouche d’une nouvelle, et celle-ci à peine née… en met au monde une autre, une nichée d’autres. »
Michaux , Connaissance par les gouffres




Mes poumons réclamaient de l’air, de respirer. Ils étaient encombrés. En même temps j’ai réellement senti et vu un trou dans mes poumons. Je me suis dit qu’en me levant j’allais fumer une cigarette pour leur donner ce qu’ils réclamaient. Et j’ai vraiment eu la sensation que j’allais mourir.
J’ai vaguement pensé aux hommes que j’avais aimés, à ceux dont je ne savais pas si je les aimais et comment, je ne me suis pas attardée sur cette question et à ceux que j’aimerai peut-être et que je ne connaissais pas. (On ne pense jamais à ceux que l’on ne connaît pas encore et pourtant ceux que j’ai aimés, je ne les connaissais pas avant, je n’en avais aucune idée, aucune représentation et quand ils furent là, je les ai aimés. Cette pensée est inconsistante et elle me sidère.)
Mon corps m’a rappelé, organiquement que j’avais mes règles mais je n’en parlerai pas puisque dans les livres, les bandes dessinées que je lis ou les films que je vois, on ne parle jamais de cela. Sans être triviale, je pense que pour une femme, c’est un détail très concret à vivre. Mais je ne dirai rien. Je me suis brièvement demandée ce qu’on appelait l’art réaliste puisque rien de la réalité la plus commune et la plus organique n’était raconté ; heureusement car je trouverais ces récits ou ces images très ennuyeux, peut-être choquants. Mais alors on ne pouvait pas parler de réalisme dans l’art.
Je me suis levée vers 18 heures, d’une sieste d’après-midi, poisseuse, chiffonnée. Mes poumons réclamaient. Il faisait nuit dehors, plutôt gris que nuit. J’entendais F. à la cuisine. Je suis descendue avec l’intention, l’urgence d’écrire ce que je suis en train d’écrire ou non pas vraiment dans cet ordre mais L. utilisait l’ordinateur. Je lui ai demandé pour combien de temps elle en avait. Peu a-t-elle répondu. Elle m’a dit que je pouvais écrire sur un bout de papier. Je me suis assise à la cuisine, j’ai allumé une cigarette et j’ai attendu que l’ordinateur se libère. Non je ne pouvais pas écrire sur un bout de papier. Je me suis concentrée sur les, agrippée aux, mots qui déferlaient pour qu’ils ne m’échappent pas. J’ai failli utiliser ce temps à ranger du linge mais L. a libéré l’ordinateur. J’y suis. J’ai démarré autour des phrases les plus prégnantes et maintenant je vais remonter le temps.

Ce matin je me suis réveillée vers 8heures….

Vers 16 heures je suis allée me coucher, j’ai commencé un livre de nouvelles d’un auteur russe ; j’ai été désarçonnée et je me suis endormie, recroquevillée en boule rassurée comme un chat mais pas aussi écervelée. Heureusement je me suis endormie d’un coup.
A mon réveil, je me suis vaguement rappelé quelques bribes d’un rêve qui m’ont dérangée. Ce rêve avait inventé quelqu’un que je connais un peu mais dans une position un visage des paroles un ton de voix qui m’ont déçue. Je ne sais toujours pas ce que valent les rêves. Mais des images s’accrochent parfois. On les prend ou non.

Donc à 8 heures, j’ai fini un roman policier d’un auteur suédois que j’apprécie. Je fus un peu déçue et je n’ai pas cherché à savoir pourquoi. Vers 9 heures je me suis levée, j’ai déjeuné en prenant mon temps et en parcourant lisant le journal local. Il est 19 heures et je ne me souviens d’aucun article. J’ai commencé des mots croisés puis j’ai fait quelques calculs pour comparer des dépenses concernant un abonnement téléphonique classique couplé à un abonnement ADSL avec un abonnement ADSL comprenant les appels téléphoniques illimités. J’ ai fait consciencieusement ces calculs tout en les trouvant bêtes puisque nous téléphonons très rarement et je n’ai pas envie d’expliquer ici pourquoi je nous n’aime n’aimons pas le téléphone surtout que nos raisons à F. et à moi peuvent vraisemblablement être différentes. J’ai relevé le courrier puis j’ai décidé de me laver. Je crois que j’ai mis en route une machine à laver (à 30°) et un sèche-linge. Je me suis douchée et je me suis habillée. Je ne pensais pas je crois que je ne ressentais rien non plus. Mais ça je crois que c’est impossible et que lorsqu’on croit ne rien ressentir c’est simplement que ce qui est là est trop embrouillé flou magmatique et qu’aucun mot ne fixe la chose. L. est arrivée, je lui ai souhaité bonnes vacances en l’embrassant. Je me demande si je m’étais douchée avant ou si en réalité je n’étais pas encore douchée. J’ai préparé quelques textes à envoyer et nous avons mangé tous les trois une pizza, de celles que F. prépare. Régulièrement, par flash lueur plus précisément flou blanc mais point ou clou plutôt je pensais à T., confusément aussi. J’aurais aimé lui adresser un de mes derniers textes mais je ne voulais pas le déranger comme si c’était le forcer j’ai repensé qu’un soir je descendrai bien la rue JJ et la Thaïlande avec lui avec haltes dans les bars et que nous nous amuserions vraiment bien tout en parlant selon les haltes de l’écriture la vie l’amour la mort l’ennui et la mélancolie mais ce serait peut-être aussi le forcer et qu’en penserait F. ? je trouvais toujours par flash lueur clou point flou blanc tout cela dommage ce gaspillage de temps à hésiter à ne pas oser à remettre à plus tard chercher les mots les explications les moratoires cette habitude d’éparnorthose et de dubitation (là je ne trouve plus un mot pour dire cette manie de remettre à plus tard, de différer la parole, l’acte etc) au lieu de je veux le désir subit l’innocence de l’envie et du désir. Et ces manies de prolepse et de prétérition qui empêchent tuent le naturel par réfutations bienséantes internes. Et les détours de la parole pour ne pas dire ce qui se dit.

Après le repas j’ai dû finir mes mots croisés. Avec la satisfaction de la réussite et le léger goût de la fin. Nous sommes allés faire les courses pour le week-end F. et moi. J’ai croisé A. aussi fatiguée que moi mais belle et noire et souriante. Au retour je me suis couchée.

J’essaie toujours de rattraper la journée. Mais je triche et c’est le lendemain que je l’écris. Je me demande si à force d’enfiler le récit de chaque journée, une trame se dégagerait, quelque chose à comprendre par exemple si l’âge de notre corps correspond vraiment à l’âge de notre cœur de nos bondissements de nos paroles de nos errances ou si tous les âges s’emmêlent se croisent se superposent se contredisent etc pour finir par mourir lumières éteintes et ombres éteintes au même instant. Le temps passe et nous avec à l’intérieur mais à la périphérie aussi en ce qui me concerne tant j’ai la sensation fréquente de ne pas me trouver là où je suis et au moment où je suis.
Donc hier dans l’après-midi, à moins que ça n’ait été le matin je me suis attaquée à une pile de vêtements à repasser. Sans écouter de musique ou d’émissions de radio. Je repassais ma pile de vêtements, c’est tout. Le soir après le dîner, j’ai bu un café avec F. et fumé une cigarette puis je me suis retrouvée devant l’ordinateur. Le dîner avait été préparé par F. comme d’habitude. Mes amies me disent que F. est un homme parfait. Je ris. Je sais que F. n’est pas un homme parfait. Ensuite j’ai regardé les derniers épisodes d’une série à la télévision, avec L. C’est un plaisir que j’ai de regarder des films avec L. c’est comme si je la regardais vivre et grandir être avec moi et me quitter tout ensemble. Là je crois que je me trouve où je suis et que c’est ma place parce que je m’oublie pour n’être que sa mère. Je me souviens très bien quand je l’attendais m’être dit que je vivais là l’expérience la plus absolue parce que l’enfant qui allait naître était une parfaite inconnue de moi et que c’est justement cette parfaite inconnue que j’aimerai toute ma vie absolument et sans conditions et que plus grande aventure et plus grand risque n’existaient pas. Et je continue à vivre ce sentiment là quotidiennement, pratiquement depuis toutes ces années. Donc nous avons regardé ensemble cette série dont l’héroïne est une femme tout à fait invraisemblable, un idéal de force et de vulnérabilité, une sorte d’alien, de fantasme à laquelle on ne peut réellement pas s’identifier. Je crois que c’est cet aspect que j’aime.
Enfin je me suis couchée : lecture et sommeil brutal.
Je me rends compte que j’ai oublié d’écrire une foule de détails, peut-être faudrait-il minuter tous les instants, ne rien mettre au rebut des moindres gestes d’une journée. Mais raconter par le menu cette journée ou une autre ne m’intéresse pas seulement dans la mesure où j’expérimente de facto une dissociation : vivre et écrire, que je ne vis pas comme une dissociation ou un dédoublement mais comme la possibilité de vivre de deux manières différentes au même moment, d’être placée à deux angles de vue différents alors que mon corps se trouve en un seul point. Je ne sais pas si cela relève d’une expérimentation littéraire ou psychologique ou si c’est juste une sorte d’instinct d’urgence que je comprendrai plus tard. Ou non. Ou une autre façon de remplir des vides de nourrir l’ennui pour qu’il s’apaise de le gaver avec ma seule possession, quelques mots qui parlent à ma place ou alors je ne suis que ces mots et c’est moi qui vis à leur place je ne cherche plus de réponses.
Par exemple je n’ai pas noté combien de fois j’ai allumé une cigarette, combien de verres j’ai bu, comment je me déplace d’une pièce à l’autre, quels habits j’ai enfilés, ce que j’ai bu et mangé aux repas etc etc c’est vertigineux cet inventaire anecdotique d’une journée banale (les exceptionnelles racontées ainsi en deviendraient aussi ennuyeuses) et oui décidément l’art réaliste est une chimère bien sûr. Ou encore quelque chose d’affligeant.


La chronologie d’une journée est impensable et irracontable et pourtant je l’ai vécue.

décembre 2006

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28.11.2006

MV

Encore une histoire terrifiante...



Marguerite Vargas avait 44 ans quand elle se mit à penser. Ce fut bref et éphémère.
Elle était assise chez elle, à la table de cuisine, devant un café refroidi. Elle se sentit tomber dans le vide, ou happée par le vide, avec cette conscience aiguë de ne pouvoir atterrir quelque part ; le sol était jonché de morceaux de verre brisé. Ce fut une sensation «longue» et très précise. Elle réussit à s’en défaire en se levant très lentement et en consacrant dix minutes à un gommage de ses jambes. Le reste de sa journée se déroula sans accroc.
Le lendemain, c’était un mardi. Marguerite Vargas était mariée et ses enfants avaient quitté la maison depuis quelques années pour poursuivre leurs études ou leur vie. Peu importait se dit-elle. Cette pensée la choqua. Elle jeta un regard vers un assemblage de photographies familiales et la même pensée revint à la charge face à ces photos. Elle se vit brièvement elle aussi, plus jeune, épanouie apparemment. Ce fut comme un malaise, vague. Elle chercha autour d’elle une cigarette. Elle n’avait jamais fumé jusqu’alors. Il était grand temps de partir au travail ; elle attrapa son sac à main, rectifia son rouge à lèvres et pour ce faire se vit dans le miroir du vestibule. Son trouble ne la quitta pas durant le trajet, dix kilomètres environ, une dizaine de minutes sans compter les arrêts aux feux rouges.
Le mercredi matin, elle se réveilla enjouée, débordante d’énergie. C’était son jour de congés. Heureusement. Le magasin ne désemplissait pas de mères et d’enfants assez impatients en général. Cela faisait cinq ans qu’elle avait pu déserter ce jour là et se consacrer à elle-même. Le mercredi matin, c’était donc aussi le moment où elle faisait durer le petit déjeuner, en écoutant très attentivement la radio. Ce matin là, insensiblement, elle se sentit glisser à l’extérieur d’elle. Son énergie intacte flottait au-dessus d’elle, comme un soleil un peu trop haut, un peu trop intense et irrémédiablement inaccessible. Hébétée, elle la regarda de façon étrange avant de se rappeler que sa fille venait manger avec elle à midi. Elle se consacra aux préparatifs du repas d’une manière méticuleuse, concentrée et s’aperçut qu’elle sursautait au moindre bruit. Quand sa fille sonna à la porte d’entrée, Marguerite Vargas aurait voulu ne pas être là. Le soir, elle se coucha tôt, non qu’elle soit fatiguée de sa journée ; elle était vidée comme une plage à marée descendante. Ce que la mer recouvre était là mis à nu. Quand son mari la rejoignit, vers 22 heures, Marguerite Vargas faisait semblant de dormir.
Abasourdie par les bavardages des clientes, elle décida le lendemain midi de s’offrir un temps mort au café de l’Epée. Le temps s’était alourdi, l’orage menaçait, Marguerite le savait à l’odeur qui plombait la salle du café et à cette sorte d’anxiété qui déposait son galet jusque dans son estomac. En début de soirée, elle reconnut les pas de son mari monter allègrement les escaliers. Elle eut à peine le temps de passer son verre sous le robinet et de se rincer la bouche. Elle se retourna promptement, les mains pressées sur le rebord de l’évier et accueillit son époux d’un sourire. L’orage n’avait pas encore éclaté. Elle n’avait pas pensé à préparer le dîner et les magasins, à cette heure, étaient tous fermés.
Le dernier jour, ce qui la surprend c’est une ébullition incontrôlée au bas-ventre. Qu’il faut absolument contrôler. C’est comme si tous ses globules rouges grouillaient, accéléraient leurs mouvements. Son corps tout entier devient un haut fourneau dans lequel a lieu un échauffement extrême, une ébullition, une éruption volcanique dont on ne distingue rien, que du blanc. Que du fer-blanc, à l’extérieur. Alors qu’en elle, tout ce sang, ces globules affolés, ce métal se tordent, se métamorphosent, se heurtent comme les voitures sur les pistes d’auto-tamponneuses. Et elle, debout, les mains plaquées au ventre, le visage livide, les jambes dérobées, elle est en train de perdre les eaux, d’accoucher là sur un carrelage de cuisine, de perdre la tête, la boule, de recueillir entre ses doigts un monstre, un cauchemar vivant, un entrelacs de cheveux, de glaires et de chairs, un alien pathétique et sa gorge se resserre, se ferme sur des cendres, des amas de sable, des sensations de gravillons et le cri qui s’enlise là, à l’agonie, s’entête à exploser ailleurs dans son crâne, son ventre et pousse, pousse ce qu’il trouve d’embûches, d’obstacles, de réticences. Et cela dans un silence, un scandaleux silence. Si digne n’auraient pas hésité à souligner les observateurs, si livide hurle Marguerite son corps entre les mains et sa vie en-allée. Ne reste que son enveloppe un peu translucide, purement vide et un paquet sanglant, à terre, encore palpitant : un cœur, un foie, un cerveau ? Ce qu’il y a dans cette cuisine, c’est le résultat d’une implosion, d’une souffrance infâme ; ça ressemble à un court-métrage fantastique, à une séquence gore et ce n’est que la banale et surprenante folie de Marguerite Vargas, corps et esprit, matières et rêves, enfances et illusions. Tout a pris feu, tout a volé en éclats, tout en cinq jours a légèrement bougé et ce léger là, ce tremblé, ce glissé, à l’échelle de Marguerite, a les mêmes résultats qu’un infime glissement de plaques tectoniques sous une Afrique sub-saharienne. De telles éraflures de terrain transforment un paysage.
A la fin de cela qui a eu lieu, Marguerite se souvient d’une visite à Marie-Galante en janvier 1990. Le car de touristes longeait une plage superbe, que Marguerite s’extasiant, avait trouvé très typique sans doute des Caraïbes quand le chauffeur leur expliqua que cette plage n’existait pas voici un mois seulement, que ces messieurs-dames voyaient là sous leurs yeux un exemple de ce que Hugo le cyclone avait produit. Oui, Hugo déplaçait des paysages, il en détruisait et il en charriait d’autres ailleurs. On parlait beaucoup des habitations détruites et en folie, des marinas déboussolées et des bananeraies couchées, mais voyez ce que ces messieurs-dames admiraient en ce moment, c’était la nouvelle plage de Marie-Galante, la fille magique du Seigneur Hugo !
Mais, là du sol de sa cuisine, Marguerite ne devine pas son ailleurs à elle. Où se trouve transportée sa plage de sable blanc ? La déflagration muette qu’elle vient de subir sur pieds a tout détruit, l’ici et l’ailleurs. Ce n’est pas la peine de chercher la plage de sable blanc, ce que le Seigneur Hugo a pu faire, Marguerite ne le peut pas. Cela qui gît au sol n’est ni mort ni vivant ni rien. Cela est laid, Marguerite ne veut pas le prendre dans ses bras, ni le bercer, ni le regarder, cela ne peut être de moi observe-t-elle et cela n’est pas moi déclare-t-elle en fixant l’enveloppe translucide encore debout sur le carrelage, comme voilée. Et Marguerite se rend compte, effrayée, lucide qu’elle observe ces deux objets, ces deux formes, ces deux silhouettes vivantes et mortes qui sont elle et qui ne sont pas elle et la posent si clairement extérieure à tout cela, même à ce qui vient d’avoir lieu, même à la souffrance à l’intolérable au silence…

Le 8 juin, Marguerite passe sa tête dans le nœud coulant des draps encordés. C’est la première fois qu’elle en réussit un du premier coup. Elle se pend, le corps face au jardin, le visage tourné vers le cèdre. Au cas où peut-être un dernier regret…
Madame Martin, la femme de ménage découvrit le corps, en arrivant à 9h30. Elle n’était pas hystérique et fit donc ce que son sens pratique lui dictait. Les visiteurs qui le lendemain vinrent assister le mari de Marguerite la trouvèrent belle, épilée et morte.