28.11.2006

MV

Encore une histoire terrifiante...



Marguerite Vargas avait 44 ans quand elle se mit à penser. Ce fut bref et éphémère.
Elle était assise chez elle, à la table de cuisine, devant un café refroidi. Elle se sentit tomber dans le vide, ou happée par le vide, avec cette conscience aiguë de ne pouvoir atterrir quelque part ; le sol était jonché de morceaux de verre brisé. Ce fut une sensation «longue» et très précise. Elle réussit à s’en défaire en se levant très lentement et en consacrant dix minutes à un gommage de ses jambes. Le reste de sa journée se déroula sans accroc.
Le lendemain, c’était un mardi. Marguerite Vargas était mariée et ses enfants avaient quitté la maison depuis quelques années pour poursuivre leurs études ou leur vie. Peu importait se dit-elle. Cette pensée la choqua. Elle jeta un regard vers un assemblage de photographies familiales et la même pensée revint à la charge face à ces photos. Elle se vit brièvement elle aussi, plus jeune, épanouie apparemment. Ce fut comme un malaise, vague. Elle chercha autour d’elle une cigarette. Elle n’avait jamais fumé jusqu’alors. Il était grand temps de partir au travail ; elle attrapa son sac à main, rectifia son rouge à lèvres et pour ce faire se vit dans le miroir du vestibule. Son trouble ne la quitta pas durant le trajet, dix kilomètres environ, une dizaine de minutes sans compter les arrêts aux feux rouges.
Le mercredi matin, elle se réveilla enjouée, débordante d’énergie. C’était son jour de congés. Heureusement. Le magasin ne désemplissait pas de mères et d’enfants assez impatients en général. Cela faisait cinq ans qu’elle avait pu déserter ce jour là et se consacrer à elle-même. Le mercredi matin, c’était donc aussi le moment où elle faisait durer le petit déjeuner, en écoutant très attentivement la radio. Ce matin là, insensiblement, elle se sentit glisser à l’extérieur d’elle. Son énergie intacte flottait au-dessus d’elle, comme un soleil un peu trop haut, un peu trop intense et irrémédiablement inaccessible. Hébétée, elle la regarda de façon étrange avant de se rappeler que sa fille venait manger avec elle à midi. Elle se consacra aux préparatifs du repas d’une manière méticuleuse, concentrée et s’aperçut qu’elle sursautait au moindre bruit. Quand sa fille sonna à la porte d’entrée, Marguerite Vargas aurait voulu ne pas être là. Le soir, elle se coucha tôt, non qu’elle soit fatiguée de sa journée ; elle était vidée comme une plage à marée descendante. Ce que la mer recouvre était là mis à nu. Quand son mari la rejoignit, vers 22 heures, Marguerite Vargas faisait semblant de dormir.
Abasourdie par les bavardages des clientes, elle décida le lendemain midi de s’offrir un temps mort au café de l’Epée. Le temps s’était alourdi, l’orage menaçait, Marguerite le savait à l’odeur qui plombait la salle du café et à cette sorte d’anxiété qui déposait son galet jusque dans son estomac. En début de soirée, elle reconnut les pas de son mari monter allègrement les escaliers. Elle eut à peine le temps de passer son verre sous le robinet et de se rincer la bouche. Elle se retourna promptement, les mains pressées sur le rebord de l’évier et accueillit son époux d’un sourire. L’orage n’avait pas encore éclaté. Elle n’avait pas pensé à préparer le dîner et les magasins, à cette heure, étaient tous fermés.
Le dernier jour, ce qui la surprend c’est une ébullition incontrôlée au bas-ventre. Qu’il faut absolument contrôler. C’est comme si tous ses globules rouges grouillaient, accéléraient leurs mouvements. Son corps tout entier devient un haut fourneau dans lequel a lieu un échauffement extrême, une ébullition, une éruption volcanique dont on ne distingue rien, que du blanc. Que du fer-blanc, à l’extérieur. Alors qu’en elle, tout ce sang, ces globules affolés, ce métal se tordent, se métamorphosent, se heurtent comme les voitures sur les pistes d’auto-tamponneuses. Et elle, debout, les mains plaquées au ventre, le visage livide, les jambes dérobées, elle est en train de perdre les eaux, d’accoucher là sur un carrelage de cuisine, de perdre la tête, la boule, de recueillir entre ses doigts un monstre, un cauchemar vivant, un entrelacs de cheveux, de glaires et de chairs, un alien pathétique et sa gorge se resserre, se ferme sur des cendres, des amas de sable, des sensations de gravillons et le cri qui s’enlise là, à l’agonie, s’entête à exploser ailleurs dans son crâne, son ventre et pousse, pousse ce qu’il trouve d’embûches, d’obstacles, de réticences. Et cela dans un silence, un scandaleux silence. Si digne n’auraient pas hésité à souligner les observateurs, si livide hurle Marguerite son corps entre les mains et sa vie en-allée. Ne reste que son enveloppe un peu translucide, purement vide et un paquet sanglant, à terre, encore palpitant : un cœur, un foie, un cerveau ? Ce qu’il y a dans cette cuisine, c’est le résultat d’une implosion, d’une souffrance infâme ; ça ressemble à un court-métrage fantastique, à une séquence gore et ce n’est que la banale et surprenante folie de Marguerite Vargas, corps et esprit, matières et rêves, enfances et illusions. Tout a pris feu, tout a volé en éclats, tout en cinq jours a légèrement bougé et ce léger là, ce tremblé, ce glissé, à l’échelle de Marguerite, a les mêmes résultats qu’un infime glissement de plaques tectoniques sous une Afrique sub-saharienne. De telles éraflures de terrain transforment un paysage.
A la fin de cela qui a eu lieu, Marguerite se souvient d’une visite à Marie-Galante en janvier 1990. Le car de touristes longeait une plage superbe, que Marguerite s’extasiant, avait trouvé très typique sans doute des Caraïbes quand le chauffeur leur expliqua que cette plage n’existait pas voici un mois seulement, que ces messieurs-dames voyaient là sous leurs yeux un exemple de ce que Hugo le cyclone avait produit. Oui, Hugo déplaçait des paysages, il en détruisait et il en charriait d’autres ailleurs. On parlait beaucoup des habitations détruites et en folie, des marinas déboussolées et des bananeraies couchées, mais voyez ce que ces messieurs-dames admiraient en ce moment, c’était la nouvelle plage de Marie-Galante, la fille magique du Seigneur Hugo !
Mais, là du sol de sa cuisine, Marguerite ne devine pas son ailleurs à elle. Où se trouve transportée sa plage de sable blanc ? La déflagration muette qu’elle vient de subir sur pieds a tout détruit, l’ici et l’ailleurs. Ce n’est pas la peine de chercher la plage de sable blanc, ce que le Seigneur Hugo a pu faire, Marguerite ne le peut pas. Cela qui gît au sol n’est ni mort ni vivant ni rien. Cela est laid, Marguerite ne veut pas le prendre dans ses bras, ni le bercer, ni le regarder, cela ne peut être de moi observe-t-elle et cela n’est pas moi déclare-t-elle en fixant l’enveloppe translucide encore debout sur le carrelage, comme voilée. Et Marguerite se rend compte, effrayée, lucide qu’elle observe ces deux objets, ces deux formes, ces deux silhouettes vivantes et mortes qui sont elle et qui ne sont pas elle et la posent si clairement extérieure à tout cela, même à ce qui vient d’avoir lieu, même à la souffrance à l’intolérable au silence…

Le 8 juin, Marguerite passe sa tête dans le nœud coulant des draps encordés. C’est la première fois qu’elle en réussit un du premier coup. Elle se pend, le corps face au jardin, le visage tourné vers le cèdre. Au cas où peut-être un dernier regret…
Madame Martin, la femme de ménage découvrit le corps, en arrivant à 9h30. Elle n’était pas hystérique et fit donc ce que son sens pratique lui dictait. Les visiteurs qui le lendemain vinrent assister le mari de Marguerite la trouvèrent belle, épilée et morte.

27.09.2006

Plus jamais

Plus jamais

I. Jeanne
Le 24 mai exactement, je suis revenue à Brest, terminus. Par le train de 11h18. Nous étions au printemps bien que la pluie ne cessât de tomber et les gens semblaient gris. Les arbres, rares, étaient fleuris mais ces tâches de couleurs à travers la cascade de grisaille rendaient des tons passés. Peu importe. J’ empoignai mon sac de voyage : j'étais revenue. Je remontais le boulevard aussi allègrement que le permettaient mon sac, la pluie et mon ignorance totale de ma destination.
En six ans et demi, la ville n'avait pas connu de grands changements. Je déjeunai à la Taverne : salade de chèvres chauds, accompagnée de pinot gris. Mes voisins de restaurant avalaient leur plat à la va-vite, sans mâcher ni savourer. Je souris. Je pensais à Raymond, à mes enfants, à leurs enfants. J'avais envie de sentir leur peau, de les regarder, de les humer et de les écouter. Aucun ne m'attendait bien sûr, comment aurais-je pu les avertir ? A travers les vitres, j'observais les allées et venues pressées des gens, épaules voûtées, grandes enjambées, pour passer entre les gouttes, agacement des piétons aux passages protégés quand les conducteurs de voiture ne s'arrêtaient pas… J'éclatai de rire. J'aurais bien laissé là mes affaires pour danser sous cette pluie oubliée ! Que n'avais-je pas oublié d'ailleurs ! Les années, les derniers mois si douloureux, la souffrance de ce bras lourd, si laid et cet étouffement lent, inexorable de mes poumons. Mais aussi ma vie entière et ses gâchis. Rien de telle que la mort pour vous laver de vos errements et de vos agacements. Je revenais gonflée à bloc, emplie de vie et d'énergie, d'amour. Je rêvais à nouveau, de tablées d'amis, de danse et de plats à préparer, à inventer, à offrir. Ma peau frissonnait d'avance. Même la pluie me laissait au cœur un sentiment éperdu. Comment, vivant, peut-on négliger à ce point les moindres sensations de vie ?
J'avais moi aussi participé à cette fuite, cherchant désespérément - c'est le mot juste ici, étant donné ma fin prématurée - à trouver ma vie au lieu de la vivre là où j'étais. Au fil des ans, je n'avais réussi qu'à la travestir.
Jouir ! Ce n'était pas plus compliqué ; jouir, se laisser aller et ne jamais abdiquer sa colère. Je soupirais d'aise et d'étonnement, "A moi la vie ! Ma seconde chance ! La véridique". Que de temps passé à comprendre, à me dépouiller mais cette chance-là, revenir ! Je n'avais aucune idée de la vie menée par Raymond et les enfants, j'espérais seulement que tout allait bien et que tout irait bien…
La première personne à qui je voulus rendre visite était ma mère. Non par ordre de priorité affective (elle m'avait assez taraudée, cette femme-là, corsetée dans un christianisme sec, froid, un christianisme atlantique : lumineux et glacé, il vous attire de son mouvement, ses nuances, sa démesure bleue et or et vous enserre, dès qu'en un plongeon vous cédez à sa tentation, chevilles, mollets, cuisses, poitrine et vous paralyse à jamais) ni même de pré- ou de bienséance mais pour la bonne raison que son vieil âge l'autoriserait à laisser là les bonnes manières, ce rationalisme exagéré mâtiné de stupéfaction un peu stupide et encombrée que manifestent les gens normaux devant l'Enigme. Je pensais donc qu'elle ne s'étonnerait pas outre mesure de mon retour et que l'émotion ne la submergerait pas. Toute ma vie m'en avait convaincue. A peine si j'espérais un étonnement doux de sa part, un remerciement si peu surpris envers son dieu pour lui avoir rendu sa fille. Je crois que j'aurais aimé, simplement, qu'elle m'accueille dans la cuisine, m'offrant un bol de café réchauffé dans une de ses casseroles émaillées ; j'en humais déjà le parfum trop fort et l'âcreté et je voyais les flammes du brûleur mal réglé lécher irrégulièrement les rebords de la casserole, y laissant des langues noires et tenaces. Elle me serrerait contre son corps sec, détaillant mon visage, se reculant légèrement et me dirait : "Tu es revenue. C'est bien". Ne rêve-t-on pas tous de ce retour-là vers une mère bienveillante, à peine étonnée des invraisemblances de la vie et du destin, tant, en ce qui regarde son enfant, elle est habitée d'amour et d'absolue confiance ?
Ma mère était morte en décembre 1998. J'étais revenue deux ans trop tard.


II. Raymond

Quand j'ai revu Jeanne, je bêchais mon jardin. Je ne sais comment elle a trouvé mon adresse. J'ai relevé la tête pour m'éponger le front et je l'ai vue. Le lendemain, je partais pour le marathon de Rotterdam. Annick m'accompagnait. J'ai toujours aimé le sport, boxe, football, canoë et depuis deux ou trois ans la course à pied. Je n'aime pas rester en place, attendre, vieillir. Jeanne, c'était l'amour de ma vie. Elle avait des jambes…des jambes ! Pour elle j'ai plus d'une fois sorti le grand jeu ; je croyais lui donner tout ce qu'elle souhaitait. Mais qu'est-ce qu'elle souhaitait Jeanne ? Quand elle est morte, j'ai cru que ma vie était finie, avec la sienne. J'ai failli me tirer une balle dans la tête comme mon père. J'étais là, à genoux, dans son bureau à pleurer comme un veau, à l'appeler comme un gosse. J'avais 56 ans mais qu'est-ce que l'on sait de nos âges véritables et de sa propre femme et de la vie ? Quelque chose m'a retenu, l'image de mes fils peut-être ? Je n'en sais rien. Je m'étais battu contre sa maladie, ses exigences, notre amour qui s'effilochait sur ce lit d'hôpital, écœuré par les odeurs de médicaments, de pommades, flétri par la souffrance, la sienne. Je ne pouvais pas la partager cette douleur, je ne voulais pas. Je voulais qu'elle vive, debout, belle, douce, amoureuse. Je l'ai haïe, ma Jeanne, de se laisser partir comme ça, de m'abandonner à ses silences et à ses reproches. Et puis, à force de quoi, je ne sais pas, j'ai fini par comprendre qu'elle était morte et que je restais vivant. On ne peut pas revenir en arrière, refaire sa vie. On peut la poursuivre, un peu moins bêtement peut-être. C'est ce que j'ai fait avec Annick. J'ai déménagé, vendu mon entreprise, je me suis mis à courir et à aimer. Jeanne était dans mon cœur, en secret mais dans mes bras c'est Annick que j'embrassais. Je ne peux pas vivre sans chaleur ni tendresse, sans faire l'amour. Quand j'ai vu Jeanne, au seuil de mon jardin, je suis resté pétrifié, comme si ma vie se scindait en deux, elle se tenait là à trois pas de moi, je ne pouvais pas, je ne pouvais pas la serrer dans mes bras, je ne désirais que cela depuis toutes ces années, je l'avais attendue, j'aimais Annick, je ne pouvais pas lui faire du mal mais ma femme était revenue , et je ne pouvais pas plus la reprendre, la caresser, l'enlever. Mon cœur explosait, ma tête, mes yeux la dévoraient, pourquoi faisait-elle cela ? Je l'ai prise contre moi, elle était chaude et tendre, elle a murmuré mon prénom dans un sourire qui m'a fait mourir une fois encore. D'où venait-elle ? je devenais fou. On ne devrait pas garder des espérances secrètes au fond de soi. Je l'ai embrassée encore, encore et je lui ai demandé de partir, vraiment, cette fois, pour toujours. Elle m'a regardé pour la dernière fois. Plus jamais nous ne nous reverrions, nous deux. Elle s'est légèrement penchée pour saisir son sac, elle est partie. Le lendemain, je suis parti pour Rotterdam. Courir le marathon. J'étais un homme brisé.



III. Franck

Je suis bien obligé de croire maintenant. A ce que j'ai vu. Le plus étonnant, ce n'est pas vraiment que ma mère soit revenue mais que j'aie trouvé ça normal. En même temps, ça continue à m'effrayer. La vie s'agrandit soudainement, elle prend d'autres dimensions auxquelles on n'est pas habitué. Si les morts peuvent revenir et reprendre leur place sur terre, c'est la porte ouverte à tout. J'avais tellement peur, avant, qu'un jour elle vienne me chercher. Mais elle est simplement revenue pour vivre avec nous. Comme si elle était guérie et qu'elle s'estimait prête à vivre réellement désormais. Sauf que… sauf que, on est tellement borné qu'après la mort de quelqu'un, on s'habitue à son absence, et au chagrin qu'elle occasionne ou réveille. Puis, petit à petit, la vie se réorganise. Bien sûr on a des regrets de ne pas avoir dit ou fait ceci ou cela, on a des envies de manger à nouveau avec le disparu, de lui demander des conseils pour une recette ; on se dit que c'est dommage pour les enfants de ne pas connaître une grand-mère comme elle aurait été, on se laisse croire qu'avec le temps, on aurait appris à l'aimer mieux. C'est peut-être vrai, comment savoir ? Et on se familiarise avec ces regrets, ces émotions soudaines, ces pensées. Sauf que… quand ma mère a sonné à notre porte, j'étais pressé, j'avais un rendez-vous urgent de travail. Rien n'aurait pu justifier que je n'y aille pas, c'était important pour ma vie. Alors, je l'ai sans doute mal reçue, j'étais à peine surpris, je lui ai demandé de m'attendre, qu'elle s'installe, que je reviendrais à midi. C'était fascinant comme la situation me paraissait normale. Je ressentais même le léger agacement qui vous prend quand quelqu'un vient vous déranger dans votre rythme, dans vos habitudes. Mais c'est à ma mère morte que je parlais tout de même ! En fait, à ce moment-là, je n'ai senti aucune émotion. Je me suis dit qu'elle était encore tellement présente dans mes pensées qu'elle ne nous avait jamais réellement quittés. Finalement, je suis parti à mon rendez-vous, comme libéré. C'est après que les complications ont commencé. Je ne voyais pas comment elle allait vivre. Pratiquement, je veux dire. A midi, nous avons mangé tous les deux, nous avons parlé de ma vie, de tout ce qui s'était passé depuis plus de six ans. Elle était vraiment gaie, heureuse de me trouver en forme et détendu. Je me suis dit qu'elle venait tout simplement aux nouvelles, pour se rassurer. Elle, elle n'avait rien à raconter sur l'endroit, si on peut appeler "cela" un endroit, d'où elle venait, comme si là d'où elle venait c'était bel et bien l'Absence et c'est tout, et il n'y a rien à en dire. Je crois que ça aussi ça m'a rassuré. Mais je ne ressentais toujours aucune émotion, je n'avais pas envie de la toucher ni d'être embrassé par elle. Tous les chagrins que l'on vit, à la mort de quelqu'un et tous les désirs que l'on croit entretenir vis-à-vis de lui, finalement s'estompent et c'est ça qui meurt en vrai. Ce n'est pas la personne qui meurt, c'est notre attachement à elle. C'est ce que j'ai pensé. Je lui ai proposé de vivre quelques temps avec nous mais je me disais aussi qu'elle ne pourrait vivre que clandestine, puisqu'elle était déclarée morte… Et puis de quoi vivrait-elle ? J'étais prêt à tenter le coup mais elle a dit non. Elle a dit qu'elle avait revu mon père et qu'il avait refait sa vie. Elle l'aimait toujours mais c'était fatigant pour elle de devoir ressentir encore des émotions. Elle n'avait plus envie de se bagarrer pour sa place. D'ailleurs elle l'avait perdue sa place puisqu'une autre femme vivait aux côtés de mon père. Elle n'était pas revenue pour détruire quelque chose ou quelqu'un. Je crois qu'elle avait dépassé toute souffrance et tout désir obscurément humain. C'était apaisant de la considérer là, face à moi, vivante et absolument lumineuse. A ce moment, j'ai compris qu'elle était vraiment morte et qu'elle était venue nous le dire. Alors je me suis tu et j'ai pleuré. C'est à ce moment-là que j'ai su qu'elle ne reviendrait plus jamais. Plus jamais.


IV. Pascal

Pascal est venu me voir aujourd'hui. Il a arrêté de fumer depuis quelques semaines. Il se bat. Comme d'habitude, nous avons bu un café dans la cuisine. C'est là que je m'installe quand il vient me parler. Car il vient souvent me parler. On dirait qu'il cherche. Il n'arrête pas de chercher et de poser des questions. Il ne m'a pas paru ému d'avoir retrouvé sa mère, il semblait plutôt stimulé, intellectuellement stimulé. Qu'elle soit morte, absente puis ressuscitée ? revenue ? il cherche encore le mot exact, c'est plus une énigme globale pour lui qu'une rencontre émotive. Il veut comprendre. Je ne peux rien lui expliquer forcément mais il est là, très agité sur sa chaise, tournant et retournant sa cuiller dans la tasse, à me fixer ou à bouger ses mains dans l'air où il parle. Il parle. Il s'interroge tout haut, il émet des hypothèses. D'où vient sa mère ? est-ce que mourir c'est seulement se reposer, se relaxer pour ensuite réapparaître ? Y-a-t-il un lieu où les morts se retrouvent ? Quelles formes prennent-ils ? Quelles relations ont-ils entre eux ? Nous regardent-ils vivre ? Il imagine cela un peu comme l'Olympe. Finalement, lui non plus n'a pas été surpris de voir sa mère débarquer, comme il dit. Les dieux grecs intervenaient bien, à tort ou à raison, dans la vie des mortels. Pourquoi pas sa mère ? Elle aurait pu venir plus tôt, dit-il. Il avait eu besoin d'elle voilà deux ou trois ans. Quand sa mère est arrivée chez lui, une fois la stupeur passée, il l'a touchée, il a voulu vérifier sa chaleur, son odeur, il n'a pas cessé de l'interroger comme un enfant qui veut tout savoir de ses parents quand lui n'est pas là. Est-ce que l'on décide de mourir ? est-ce que c'est dans un but précis ? à quoi pense-t-on au moment où le souffle s'arrête ? on a peur ? a-t-on envie de rester ? a-t-on des sensations encore ? est-ce vrai que l'on voit défiler toute sa vie ? souvent il a eu l'impression que sa mère veillait sur lui, c'était vrai ? dis ? elle avait revu Raymond ? que s'était-il passé ? il avait dû être estomaqué, comment avait-il réagi ?
Et puis, il était furieux en fin de compte parce qu'elle n'avait rien dit, rien raconté ; elle était là assise dans le canapé, à le regarder en silence, à l'écouter. Il sentait qu'elle l'écoutait comme quand il était enfant, attendant seulement qu'il s'épuise de lui-même, fatigué de ses propres questions. Même ce jour-là, elle n'avait rien à répondre, pas de phrases miraculeuses, pas de solutions, pas d'évidence. A quoi cela servait-il alors de revenir parmi les vivants puisqu'elle ne délivrait rien, aucun message. Finalement, elle n'avait pas changé et ça l'énervait. Quelqu'un meurt puis revient et tout ce que cette personne apporte c'est encore elle-même, et ce silence bestial, a-t-il lâché. Oui, ce silence amorphe. Aucune explication, aucun conseil. Comme si sa mère attendait qu'il cesse sa crise. C'est vraiment la sensation qu'il avait eue. Il aurait voulu la secouer, la faire cracher le morceau mais non, elle demeurait là, attentive, souriante et silencieuse. Foutue patience ! Elle lui avait paru bête même, oui un instant il s'était dit que la mort l'avait rendue imbécile. "Tu te rends compte" - il me prenait à témoin - "tu te rends compte. Elle se tenait là face à moi et elle n'avait rien à me dire ; elle posait juste des questions sur ma vie, les enfants, Isabelle. Comme si elle était de passage entre deux courses !"
Il s'était levé, arpentant la cuisine, effleurait un objet, le prenait entre ses doigts, le replaçait. Je me sentais comme sa mère, exactement comme sa mère ; j'attendais qu'il se rassoit et qu'il se taise. J'avais envie de lui dire : "C'est fini, elle est venue, on ne l'attendait pas, elle est venue nous voir et puis elle est repartie, c'est tout. On doit faire avec ça." Mais il était trop furieux, emballé et déçu. Il m'a dit brusquement : "bon, il faut que j'y aille ; j'ai encore un client à voir ; ensuite je rentre, Isabelle doit m'attendre." Il a avalé une dernière goutte de café, froid. Je l'ai regardé partir sur ses longues jambes. Je ne sais pas comment il a dit au-revoir à sa mère, ou adieu.


V. Laura

Chère Mamie,

Depuis que tu nous as rendu visite à la maison, je suis triste et gaie aussi. J'ai bien aimé quand nous avons été ensemble m'acheter des habits et une glace. Maman ne veut pas que j'achète des robes comme celles que j'ai choisies avec toi. Alors ça c'était bien. Et puis j'aimais bien te donner la main et tu m'as raconté quand tu as rencontré papy la première fois et quand papa est né. J'ai bien vu que tu pleurais un peu quand tu as remarqué que maman avait gardé précieusement les boucles d'oreille en diamant que tu avais laissé pour moi quand tu es morte. Mais je ne sais pas vraiment où je dois t'écrire parce que tu m'as expliqué que tu n'avais pas d'adresse. Je comprends bien ça mais je ne comprends pas comment tu es revenue. Je t'ai trouvé très jolie pour une mamie et j'aimais bien comment tu me regardais. Mais maintenant tu vas me manquer puisque je te connais. Je me dis quand même que tu m'entends, là où tu es et quand je saute d'un rocher, je te sens qui souris et qui as peur aussi. Ne t'inquiète pas, je ne me ferai pas de mal, je me suis déjà cassé un bras. Une fois, ça suffit. Le disque de Mozart que tu m'as laissé, je l'écoute pour m'endormir et je pense à toi. Tu t'es endormie aussi ? Est-ce que quand je serai morte, tu auras toujours le même âge ? Et est-ce que quand je serai grande, tu reviendras me voir encore ? C'est ça que je voudrais te poser comme questions. Mais je verrai bien. C'est gentil d'être venue passer une journée avec moi, et d'être venue me chercher à l'école parce que j'ai moins peur maintenant. Si un jour papa ou maman meurent comme toi, je sais que si je suis triste ils reviendront peut-être me consoler ou passer une journée avec moi, comme tu as fait toi. Ça me rassure de penser à leurs câlins et que ça ne finira jamais. Ma chère mamie je t'embrasse très fort et j'espère que tu n'es pas malheureuse d'être repartie et que tu dors bien là-bas.
Je t'embrasse encore, tu sens ?
ta petite fille,
laura


VI.

Raymond : après Rotterdam, nous avons déménagé Annick et moi. Nous avons acheté une maison pour nous deux. Je ne m'y suis pas aménagé une pièce personnelle. J'avais retrouvé ma femme ou c'est elle qui m'avait retrouvé. Je pouvais vivre sereinement désormais, je me sentais plus fort, entier et je sentais de la lumière en moi. Elle ne m'a jamais quitté.

Pascal : Anne se demande comment j'ai dit au-revoir à ma mère. Cela, c'est mon secret. Je crois qu'elle ne peut pas tout comprendre. Mais quand j'ai dit au-revoir à ma mère, je ne lui ai pas demandé si nous nous reverrions. Je ne lui ai rien demandé parce que je savais la réponse. Et personne ne me l'avait chuchotée. C'était la mienne et c'était suffisant.

Franck : je pense souvent à cette visite inattendue. Je me dis que ma mère a su exactement ce qu'il était bon de faire, au bon moment. Je crois aussi qu'à force de penser à elle, c'est nous qui l'avions invitée. J'aime cette idée que les pensées ne sont pas vaines et que comme n'importe quel acte, elles ont nécessairement une fin.

Laura : chère mamie, j'ai bien reçu ton cadeau cette nuit. Papa m'a dit que j'avais les mêmes yeux que toi, verts. Moi, je sais qu'avant, j'avais les yeux marron foncé.

Jeanne : je les ai tous revus et j'ai laissé les choses se faire. On peut dire que maintenant je les ai vraiment quittés. Cette fois-ci, ce n'est pas de douleur que je meurs. Je m'en vais, réellement.