08.07.2007
PORTRAITS-AUTOPORTRAITS SAUVAGES (Série) / Figure 2 : une vieille femme
Je suis une vieille femme. Ce que j’écris aujourd’hui, j’aurais pu l’écrire à 30 ans, à 40, avant peut-être mais l’impact en aurait été différent. A ces âges-là, j’appartenais à la vie, à ces moments où l’on construit sa vie, on y participe. Or depuis mon enfance, je suis une vieille femme. Je n’ai jamais rêvé qu’un seul rêve auquel je suis parvenue : vivre dans cette maison-là. La maison aux volets bleus, dressée face à la mer, surplombant de peu cette plage, ce sable blanc et fin. J’ai fait construire une véranda en avant du salon et c’est là que je passe mes journées à observer les marées, les vacanciers, la mer qui dépose son goémon, des bouteilles en plastique, des bouts de ficelle effilochée et les nuages qui valsent ou s’immobilisent sur fond de ciel. Je suis une sauvage. Je l’ai toujours été. Non que j’ai l’habitude de me promener nue ou de hurler à la nuit, mais dans le sens où je me méfie. Je reçois donc peu de visites et mes amis sont rares. Seule ma petite-fille arrive parfois à l’improviste, quand elle a besoin d’un refuge, d’une tanière, ou de moi tout simplement. Se comporter en sauvage n’est pas acceptable, pour les autres, quand on a l’âge de vivre, de participer aux comédies. Aujourd’hui, c’est ma licence et tu peux m’imaginer, sous ma peau ridée, comme une danseuse folle tournoyant sur elle-même ou comme une frégate au-dessus des îles de Guadeloupe.
Il y a des individus accrochés à leur souffrance comme des chiens à leur laisse. Ils tournent, rôdent, pissent autour, font joujou avec elle, la triturent, la mordillent, s’y emmêlent. Leur vie entière s’organise autour de leur pelote de souffrance, parfois boulet, parfois balle de cirque. Ainsi elle fait office en même temps de douleur et de jeu. Grâce à elle, les étrangers plaignent ces porteurs de souffrance et grâce à elle, ces derniers se réjouissent d’être plaints et peut-être cajolés tels des chiens aux yeux humides et aux crocs affûtés sous la lippe obséquieuse. Sous leur fourrure avantageuse et rassurante, attrape-nigaud pour enfants attardés, chats et chiens cachent leurs armes : morsures, bonds soudains, griffures et dédain. Ceux et celles qui pratiquent la souffrance visible, ostentatoire et rabâchée, qui jouent, mine de rien et chroniquement les victimes de la vie, d’un autre, du hasard ou du destin, du jeu de marelle ou d’une famille, ces gens qui portent souffrance au coin des lèvres, entre les rides ou au revers de la veste comme une médaille du mérite qui ne leur aurait honteusement pas été remise, justement, ces gens qui portent leur souffrance comme les paysans chinois ajustent sur leurs épaules leur panier, ces gens sont des chiens. Sous leur gémissement, attendrissants comme de la fourrure, ils cachent des crocs et des éclairs meurtriers dans le regard et sous leur voix. Ils vous haïssent de vous être dégagé des ficelles de la douleur, car vous semblez libre et carnassier, alors qu’ils ne sont qu’ivres et casaniers. L’idée ne leur vient pas de laisser là leur laisse. L’idée ne leur vient pas de sauter par la fenêtre, sans maître, sans laisse, sans simagrées, comme des animaux, libres et carnassiers, précisément. Tout en tournant autour de leur laisse immense, à s’en étrangler le cou, ils vous reprochent de ne pas être dupe d’eux et de leur manège, alors qu’ils vivent précisément de cette duperie vis-à-vis d’eux-mêmes. Proposez-leur de déchirer leur laisse, ils vous sautent à la gorge…
J’écris donc à découvert.
Peut-on encore souffrir de sentiments un certain âge révolu ? De sentiments issus d’autrui ? J’écris moi-même de manière détachée, comme si pour prendre un peu de recul ou de hauteur, je me juchais sur un tabouret. Les distances et les mesures changent alors, à quelques centimètres de différences. Du haut de mon âge et de mon tabouret, j’observe ce qu’a été ma vie, ce qui m’a animée, interrogée. Je me suis laissée prendre, comme tout un chacun, par l’agitation, l’activité et les jeux. Au fond de moi cependant, guettait toujours cette vieille femme assise sur son tabouret de cheminée. Désormais il ne reste qu’elle, le cœur allégé, délesté des embarras de l’existence. Je suis donc devenue ce que toujours je fus : un cœur joyeux, une vieille ridée posée sur un bout-à-cul, ni sainte ni sage ni vierge ni putain, un mélange duquel il ne reste que le goût balsamique. Oui, l’image n’est pas fausse, de ce vinaigre raffiné par nombre de passages dans différents fûts de bois choisis et dont la purification prend des années. Sans doute est-ce la raison pour laquelle ma petite-fille vient ici, pour ce goût. Elle me trouve « à part » et cela entretient sa curiosité. Peut-être sait-elle déjà qu’elle abrite en elle une vieille femme qui me ressemble et qu’il est bon, très tôt dans l’existence, de tenir compte de cette personne là. Car c’est elle qui clôturera le parcours et qui posera un dernier regard sur les marées, l’ongle de la lune et les enfants à la recherche de bouts de verre.
J’ai la sensation qu’un énorme papillon noir s’est décollé de mes poumons et qu’en s’envolant, il a libéré
Pourquoi mettons-nous tant d’années à détacher le papillon de nos cages thoraciques ? Pourquoi usons-nous tant d’années à inventer nos relations, à poursuivre un geste au-delà de lui-même, à lui attacher des casseroles au bout de la queue, à nous abreuver de bruits et d’attentes sans objets ? Quelle cacophonie !
Je n’ai pas toujours été cette vieille-là. Moi aussi, j’ai douté, femme écartelée par des images. Cela m’apparaît si ridicule à présent. Car personne n’est pourvu d’un moi absolu qu’il faudrait nourrir d’autre chose que de sa nourriture présente. Ce que nous vivons n’est pas un lacis où notre moi hypothétique se serait égaré. Ce que nous vivons constitue ce moi ni rêvé ni réel, simplement là. Et n’est-ce pas à nous-mêmes de découvrir dans notre nourriture son goût et sa saveur ? On me dira qu’à mon âge, j’ai fini par renoncer, par me résigner et que jeune fille je devais rêver d’une toute autre vie. C’est vrai. Mais toute autre vie aurait engendré elle aussi le rêve d’une autre vie. Ainsi j’ai préféré creusé la mienne avec les matériaux qu’elle mettait à ma disposition. Une autre vie aurait engendré un autre « moi » et que puis-je savoir de celui-là ! Aurait-il correspondu à ce moi hypothétique et idéal ? Baliverne !
19:05 Publié dans Ecrits et Expérimentation , Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : femme, douleur, sauvagerie, libération
20.02.2007
La captive de Boukharie
Le temps fait oublier les douleurs, éteint les vengeances, apaise la colère et étouffe la haine ; alors le passé est comme s'il n'eût jamais existé.
Avicenne (Ibn Sinâ) 980-1037
Sur la route de Samarkand, autrefois
Se vendaient de la soie, des tissus, des couleurs.
A Boukhara, les oiseaux-de-feu dessinés sur les murs
Couvaient sous leurs ailes d'étranges mammifères.
Tout ici portait à la danse, aux chants et aux folles prières.
Seule, une femme, à genoux sur le sable
Retenait sa voix captive d'un talisman ;
on la croisait parfois aux heures déraisonnables
murmurant un nom qu'elle dédiait aux amants.
Il n'y eut guère de miracle
Ni à Samarkand, œil du monde ni ailleurs.
Les arcanes, les astres, les oracles
Avaient promis de l'amour -- et des fleurs![]()
Cependant nul oiseau-tambour ne vint livrer
Message des pierres bleues de Badakan.
Nul cavalier de l'ombre ne vint enivrer
La captive de Boukharie, Ouzbékistan…
Les princes qui passaient n'entendaient qu'un murmure
Et lui jetaient la pièce comme on lance une injure.
A ton tour homme gris tu frôlas cette femme ;
Et dans ses yeux ne vis pas, s'émerveiller la flamme.
Elle mourut alors d'avoir si bien rêvé
De nirvâna, d'amour bohème et ténébreux.
Elle rouvrit les paumes et baissa les paupières
Deux pierres bleues sur le sable roulèrent ;
Soudainement on vit deux oiseaux s'élever
Leur chant ce fut un nom, le tien, mystérieux
Guilers 26/03/2001
17:15 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : poésie, femme, amour, voyage







