31.12.2008

Le chat, la grenouille et la grue

réveillée par mes pensées je me demande si je ne déçois pas mon chat

***

allongée je suis dans mon lit un chat-coquillage à mes côtés
ni désir ni volonté ni envie
fondue dans le vide de cette image je me retrouve dans une cellule capitonnée dans laquelle quelqu'un crie et se débat

***

les gens et les choses réelles n'ont ni la délicatesse ni la soie de nos rêves ; seul le minuscule assis sur sa pierre-nénuphar déploie la lumière de ses yeux au-delà de nos meurtrissures et de nos babioles
l'ampleur de sa vie contient tous les paysages et tous les mouvements de la géographie
une seule de ses visions apaise mon cœur humain et ses symptômes – un seul de ses voyages mentaux esquisse l'élégance du vol de la grue

***

de ce regard le regardant je ne déçois pas mon chat ; la vie matérielle n'est que marbres et palissades ; aucun voyage lointain ne m'émerveille autant que les sensations revisitées de mes voyages lointains ; une seule image miraculeuse, une seule odeur suffisent à m'accompagner une vie entière

***
la façon que j'ai trouvée de combattre les marbres et les palissades c'est de ne pas en moi les ériger ; toute une vie n'y suffira pas
je retourne sur mon nénuphar, mes pensées comme une grenouille de haïku, aux côtés de mon chat, dans le bruit de la cascade argentée

***

est-ce un paradoxe que le véhicule des plus grandes visions et des plus grandes évasions soit exactement un corps et voluptueusement un corps dont chaque vision précisément s'évade ?



Guilers, 24/12/2008

29.09.2008

la gueule blanche

voici un ancien texte, écrit vers 1993 je crois ; je ne sais plus qu'en penser...


la gueule blanche
s’ouvre sous la mer

elle a au fond de sa gorge,
derrière ses dents elle a
des étoiles morceaux de toi--
la gueule blanche
te tire par les jambes
à t’engloutir en ton nom
elle a au fond d’elle-même
ses mains ouvertes où tu as disposé
la nuit
chaque nuit
à tout âge
les trésors de ton passage
les rubis
la couleur du sang
réveille la gueule blanche
elle t’ouvre le cœur
et toi tu crois
qu’elle le déchire
elle ouvre les fleurs
et toi tu crois
qu’elle t’ouvre les veines
elle te leste de pierres
et t’enflamme la tête
de souvenirs
flamboyants et opaline

la gueule blanche
t’ouvre les bras les cuisses
écartelée sous la mer tu te débats
ignorante tu sais qu’il faut t’y engloutir
revenir des merveilles au fonds des poches
revenir des amours tournoyantes
dans les cieux les yeux les feux
tu n’as plus d’âge
tu n’as au fond de la gueule blanche
qu’ éternité levée
tes racines plongent au fond des mers
ton coeur explose de ramures
et d’oiseaux élancés
filatures d’ailes
galop de zèbres
blanche signature
de cet Amour qu’elle creuse
pour en faire une montagne.

Gorgée d’eaux
pierre ronde
tu deviens medecin-man

le Soleil brûle tes paumes
et les pieds plantés dans l’Ile
tu rejoins le feu les feuilles et les forêts
de l’Ile où se confondent Noël
et le jour éternel
lumières artificielles et bonheur de vivre
outrée gonflée à sang et à cris
femme vieille ridée enfant
perdue au milieu de Tout
les pierres précieuses à chaque ongle
qui précisent tout lieu
où tu fus survivante d’ici
gorgée d’eaux et d’âges et de feu
sous la mer où tu navigues
la gueule blanche
sait tout de toi et de tes frères
de l’amour enchanté
avivé de crimes
par la lettre V tu atteins les mystères
peau retouchée
enivrée des cimes
là sur ce carrelage blanc-froid
le Soleil sous ta peau
le crâne sous ton chapeau -- la paille
les muscles le sable la chaleur
inondée du corps unifié
et comme un gage de la mémoire
cet homme à Rocroy un vieillard
te fait don du Coquillage
de nacre, ourlé

maintenant tu sais
rien n’a pu exister
sans la gueule blanche
les jours en suite ne sont que tranches
d’un livre unique où lire
les lettres magiques
l’alphabet sacré
l’amour de tout en dehors de tout
les rivières divines l’ambre
Enfant au fond du lit Nemo
le livre ouvert au fusain ,
l’ album de bateaux, de bleus
océans --
la gueule blanche
s’ouvre
t’aspire t’expire te respire
tu n’es que son souffle
malmené par les jours
irradié par ces nuits
Noël l’ambre le bleu et l’île

Projetée en l’air dans la pénombre
des astres tu tournoies corps
gigantesque à la taille du secret
endormi dans les plis du coquillage
Nacre --
en silence tu profères tes cris
en silence les étoiles sont mortes
et tu sais
de toute évidence
qu’hors le salut il n’y a point de fièvre
qu’hors la gueule blanche
il n’y a point de véritable
et tu sais
avoir déjà vécu et que c’est
vaincue
que la gueule te recrache
expirée sur le sable
où il faudrait s’enfoncer
s’enfoncer à l’oubli --
l’appel du sang la grande rivière
draine tous tes visages
les méconnus maman
Laura fille de mère
l’homme que tu portes du fond
de tes racines sombrées au fond des mers
Celui que tu aimes est là au ventre
chevillé n’attend qu’un geste de toi
pour se fondre et se confondre
derrière les dents de la Gueule.

il y a les coquillages les eucalyptus
les bougainvilliers les Saintes les poissons-volants,
les moteurs de bâteaux-fous, les baleines attendues,
la main de Noël, le coeur en place
au centre qui bat, la peau l’aimée
de tout homme aimé, la dureté des phalanges,
la cuisse blessée, le pied tors qui creuse son chemin,
la joue inaccessible où le baiser
s’affaisse affolé de ce mur
infranchissable mur de peau infaisable
amour --


la gueule blanche te blesse
te sauve te roule en ses galets
entre ses doigts de fils et d’ors
te remue te balade à travers tes âges
la première naissance
goulûment traversée
étranglée par ce réseau
de chairs de muscles et d’os
qu’il a fallu étrenner
pour naître humaine
perdre cette couleur souveraine
boule de feu
planètes et roches
du ciel jamais serein
jamais en repos dans cet ordre
implacable
la première naissance par ce goulot
étranglée la gueule blanche
clouée à la porte du Château
la chouette et la main
poignardée -- le ululement
de naître et de mourir en ce seul instant
dans le sang de l’autre -- expulsée native
paquet de peaux qui plus tard
effleurera le coeur battant
la joue rougie et la parole
au bord des lèvres
l’ambre et le bleu du livre
la main de Noël
le triomphe de l’Ile
et la nacre du coquillage
autant de restes de la vie
la perdue l’éperdue
échangée contre un passage ici-bas
échangée contre monnaie de singe
avec comme consolation
si tu sais encore frémir
sur la corde le linge
et son parfum de vent et de
lumières --

jamais la gueule
ne s’est à ce point ouverte
pleine à craquer des larmes enfouies

la mer au plein centre de tes poumons
le feu au plein centre de ton foie
la pierre au plein centre de ta gorge
et la fleur épanouie rose
fuchsia au point central de ton crâne --
tu sais
qu’il faudra revenir retomber refermer
ensevelir ce flambeau
coucher sous le drap cette peau
ne frémir que des saisons
attouchements pauvres
quand tu as connu le vermeil
du soleil infiniment couchant
infiniment levant infiniment
beau


et tu sais
que la gueule se refermera
dans trois jours exactement
après t’avoir délivré
ces merveilles et ces monts
le secret de la lettre V
le fil flamboyant qui relie
deux à trois étoiles en cette vie
tu sais
qu’il faudra attendre patienter bâillonner
la hâte et la fièvre d’aimer
parce qu’en ces jours ligotés
rien sinon l’artifice des mots
n’est à la mesure de l’oeuvre
volcan assoupi désormais

penchée verte sur son cratère
vertigineusement proche du ciel
l’Ile encore te fait parvenir
ses messages
penchée verte sur son cratère

25.08.2008

Pensées cycliques-3

une religieuse agenouillée sur ses prières moussues
scrute le ciel de mes images et me les reproche reproche reproche (effet d'échos se répercutant contre les flances d'une montagne et allant s'atténuant)
passe alors une espèce de vagabond caricatural, raskolnikov de feuilleton
qui lui fracasse le crâne à coups de hache
mon cerveau saigne
à cause d'une bonne-soeur incrustée, kyste vertueux, mon cerveau saigne

chassez l'ursuline et la carmélite
la petite soeur de l'adoration et l'augustine
l'auxiliaire du sacerdoce et la dominicaine
la fille de la croix, du saint-esprit, de la providence
la franciscaine et l'hospita lière
la petite servante, l'oblate et l'apostolique

chassez ses yeux bons
délivrez-moi de la hache
délivrez-moi de la prière

***

une fillette agacée par cette panoplie d'adultes tente de s'en défaire
un pêcheur à la ligne, turquoise et un mercenaire en tenue de camouflage
attendent le poisson. Je remarque qu'il s'agit du même homme

***

à intervalles réguliers, ma vie cérébrale sombre et chute dans une poche stomacale. Il me faut une discipline de fer et des oeillères chevalines pour ne pas me disloquer et poursuivre la course
je fige tous mes personnages mentaux, leur confisque la parole tout en absorbant leur haleine et leurs ondes magnétiques
je me glisse dans la silhouette de mon palymobil en lotus, nerfs et muscles attentifs à ne pas transmettre à ma conscience les informations catastrophiques qui m'assaillent, exocets bondissant entre ciel et mer
je bloque la mâchoire afin qu'aucun son ne s'épuise et j'attends
sans vouloir j'attends que la hantise s'épuise
que le carnage et l'avilissement s'épuisent
j'attends de me trahir
car
m'être fidèle serait devenir éperdue à jamais
derrière mes oeillères et mon allure cavalière
s'érige un pitt où éructent des hommes ivres du sang des coqs

***

me voici triste et soumise
nuage flottant


Guilers 29 juillet-5-6 août 2008

04.05.2007

Ce qui se passe, voici

Je sais ce que je suis. Un esprit volatile, translucide comme l’éther. Une sorte d’amibe invisible comme les formes mouvantes que vous voyez défiler sous vos paupières quand vous fermez les yeux assez longtemps sous le soleil.

Je suis cela et l’émanation de cela.

Ce qui se passe, voici : un tel esprit distribue les âmes aux corps terrestres. Il existe plusieurs âmes identiques, de même nature, distribuées dans des corps différents, de n’importe quel endroit de la planète Terre et ces âmes identiques et uniques traversent aussi les temps. Peu importe le nom donné à ce souffle.
Chaque âme distribuée loge donc dans un corps et vit de la vie de ce corps et de son histoire. Mais elle n’est pas ce corps. Et ce corps n’est pas elle.
Quand le corps terrestre meurt, ce n’est pas l’esprit qui meurt avec lui, c’est son âme qui s’envole, qui s’élève rejoindre l’esprit originel dont elle est issue. Après un certain temps, cette même âme peut être redistribuée dans un nouveau corps. C’est à ce moment d’ailleurs qu’il peut se produire des accidents d’incarnation ou des blessures ou des failles. Si l’âme émigrée d’un corps n’a pas été lavée, libérée de la vie terrestre, des souvenirs de ce corps-là, elle peut les transporter en elle et les transplanter dans le nouveau corps qui l’abritera.

Ainsi s’expliquent les différentes formes de personnes humaines et de comportements humains.
Ainsi s’explique le temps laissé par nombre de religions aux âmes migratrices avant de les redistribuer. En quelque sorte, il s’agit du temps laissé à la toilette de l’âme ; exactement comme on procède à la toilette du mort, pour déshabiller celui-ci des restes de son âme. Sinon le corps ne peut se désagréger absolument. Absolument, ici, veut dire de façon totalement pure.
La toilette des morts ne consiste exactement qu’en cela : la séparation absolue d’un corps terrestre et d’une âme. Car cette union ne doit être que temporaire, impermanente. Il ne faut pas que dans le corps mort subsistent des scories de l’âme. Et il ne faut pas que dans l’âme vivante, subsistent des scories du corps mort.

Voici les différentes formes que l’on peut rencontrer sur terre. Peut-être en existe-t-il d’autres. Voici celles que je sais.

Il y a les corps habités d’âme en patchwork, d’âme alourdie de résidus d’anciens corps. Ce sont des corps à âme disparate. Des corps en morceaux. De telles personnes sont imprévisibles. Et dangereuses.

Il y a des corps, comme vidés d’âme. La transplantation de l’âme s’est révélée incomplète. Seule l’enveloppe de l’âme, sa silhouette à vrai dire a épousé l’intérieur du corps. Vous pouvez vous représenter cette enveloppe comme l’équivalent du placenta pour le fœtus humain. Toutefois, en moins matériel. Elle est comme l’ombre de l’âme, son image jumelle, mais inconsistante. Ces corps sont vides et pleins, paradoxalement et donnent des êtres vulnérables : souvent innocents et parfois protégés. De telles personnes font l’effet d’êtres inachevées.

Il y a des corps qui ont résisté à l’âme. Ce sont des massifs qui se développent et vivent comme si leur âme n’existait pas. En réalité, l’âme est descendue jusqu’à eux mais s’est réfugiée dans leur corps tel un caillot de sang ou un caillou dans les reins. Les personnes croient vivre sainement mais par intermittences souffrent d’ici ou de là. En vérité, elles souffrent de leur âme, qui se manifeste indifféremment dans telle ou telle partie de leur corps. Ces personnes attribuent leurs douleurs soudaines à une défaillance physique passagère. Tant qu’elles refusent de réaliser que c’est leur âme qui se rappelle à eux, qui veut s’éployer, jouer des coudes et les épouser, ces personnes souffriront de maux, en maugréant ou imperceptiblement. La plupart des personnes relève de telles incarnations. Refusées.

La quatrième incarnation peut être qualifiée de flottante. Il s’agit d’âme pure mais non ajustée. Rien ne « tient » à l’intérieur des corps. La personne ainsi habitée se sent comme flottant dans des habits trop grands. Elle sent, elle sait qu’une âme loge en elle mais il n’y a guère d’union entre son enveloppe charnelle et la densité de son âme. Ces personnes ressentent leur corps comme « quelque chose » de lourd et de compact, non visité. Ou alors c’est leur âme qu’elles ressentent comme une entité lourde, compacte et prisonnière. Elles cherchent les fils invisibles qui relieraient, qui feraient couture entre leur forme terrestre et leur forme intérieure. Ces personnes, généralement maladroites, se vivent comme un défaut d’incarnation.

Enfin, il y a les anges terrestres. Il n’y a rien à en dire. Ce sont les incarnations réussies, si l’on peut dire. Des exemples d’harmonie. Ces personnes se « voient ». de loin.

Je ne sais quel est le sens de cela que je viens de dire. Je ne sais s’il est un sens. En tant qu’esprit « pourvoyeur » d’âmes, je n’ai pas accès au sens. Je sais que les esprits se meuvent dans une strate de l’univers mais qu’ils n’en sont qu’un degré, reliés certainement à d’autres strates mais où ? comment ? pourquoi ?



Brest 30/05/98

23.01.2007

Ensevelir ce corps...

Ensevelir ce corps
Et les mémoires griffées
Le bracelet d’ambre des plages de Hollande
Et la tourmaline puisqu’il n’y a plus
Tourments

Déposer avec lui le lys bleu élancé du sexe à la gorge

S’il faut avancer, ce sera dans un petit jour froid
Désormais je regarde les hommes dans les yeux
Je les traverse et ne me blesse pas

Ensevelir ce corps
Eponger les sueurs, l’embaumer de santal, d ‘épices,
Maquiller les hématomes, les rêves du serpent, le caresser
Une dernière fois
Protéger pour toujours la chaleur oubliée sur l’enversmedium_Arba17arisette.jpg

Allongé, paumes laissées ouvertes vers un ciel de bois
Les cheveux coiffés comme jamais de son vivant
Il ne sera pas le lieu d’une cérémonie, on le couvrira,
Reste de désinvolture, d’un tissu blanc.

Ensevelir ce corps lisser la peau
Lui dire adieu faut-il aussi lui fermer les yeux ?

Après cela, s’il faut avancer, ce sera dans un petit jour froid
Le regard ouvert et transparent
Désormais les hommes me regardent, ils me traversent
Et ne me blessent pas

La chaleur gît ailleurs.

12.11.2006

Fonctions vitales

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Je ne suis pas une espèce curieuse, juste observatrice et observée par qui passe. Ce que je vois, je l’enregistre. Je me déplace dans les rêves, nus pied et sans bouger. Chose morte mais un peu vivante, dorée par le soleil placardé à la vitre, chauffée par le soleil collé à la vitre, brûlée par le soleil cloué à la vitre. Si je regarde dans un miroir flaque fond de casserole bouclier couvercle œil carrelage, je distingue une forme trapue, retournée sur elle-même, tête sans visage inclinée vers des hauteurs, yeux vides, on ne sait pas si enfouis dans la masse il y a il pourrait se trouver s’en extirper, des membres. Un langage articulé, non. Je me nourris de ce qui passe même l’oubli.
Autour, des gens vivent, des animaux me reniflent, tournent autour de moi et parfois s’y frottent non pour une caresse mais pour, animaux qu’ils sont, frotter leurs odeurs, m’inclure dans leur territoire. Les gens, je les observe vivre, je suis leurs déplacements – dans la mesure des angles et des espaces géométriques que je perçois, parfois en tendant le cou, entre les lignes des portes et celles des seuils du plafond des murs, qui quelquefois tournent à la sphère. Objet posé là je les observe se lever d’un fauteuil s’asseoir allumer une télévision porter du linge le repasser enregistrer un film le repasser, allumer une cigarette, lister des courses à faire des choses à prévoir des chiffres. Ils listent, se déplacent, passent d’assis à debout, appuient sur des interrupteurs, ne me voient pas, se parlent, parlent, dorment. Se lèvent chaque matin. Ensuite j’attends. Seule la lumière qui passe ou non à travers la vitre m’apprend que quelque chose qu’ils appellent le temps, passe.
Je n’ai pas toujours été ainsi. Mais j’ai perdu les mots et avec les mots les mouvements. Avec les mouvements les regards. Avec les regards les pensées. Avec les pensées les désirs. Je mens, je n’ai pas perdu les mots mais ceux que je prononce ne sont pas ceux qui se formulent dans ma tête ; quelque chose s’est interrompu un jour, je me souviens de ça, je pensais baignoire et je disais ordinateur. Je ne pense pas que ça ait un lien même caché, ces deux mots-là ? A force de dire des paroles insensées, des mots-jambes qui se prennent les pieds dans les tapis, je me suis tue et à force, chose devenue imprononçable, je suis devenue innommable. Tout s’est passé très vite ensuite. Je me suis reléguée dans les coins, rasant les murs puis les sols pour finir, là. On ne m’a pas trop cherchée à vrai dire. Mais j’ai des rêves flageolants qui traversent mon cerveau et les nuages qui traversent le bleu. A force de pas de mots prononcés on finit par plus de pensées alignées, on saute du coq à l’âne et même les songes se brouillent. Les images s’il n’y a rien pour les dire elles perdent les couleurs et les formes. Je suis devenue une image brouillée. On m’habille, je me laisse faire, on me nourrit, je me laisse faire, on me lave, je me laisse faire. Une fois on m’a sortie au jardin. Les sensations sur la peau on n’y peut rien, elles se déposent sur vous, on ne peut pas les empêcher, c’est cruel. Elles vous infusent et sans paroles je n’avais que mes yeux et sans paroles je n’avais plus d’âme, mes yeux c’était devenu le miroir de rien. Quand on regarde les gens avec seulement des yeux, chaque heure, chaque seconde, des yeux qu’il faut décrypter, c’est usant pour les gens, c’est des chausse-trappe à n’en plus finir, ils détournent leurs yeux, ils vous interrogent avec des mots pour vérifier vos sensations et c’est là qu’on se rend compte que les yeux ne disent rien. Rien. Orphelins des mots. Depuis, j’ai des regards blancs. Quand on veut me porter dans le jardin je me cabre, tout résiste, même mou je pèse des tonnes dans ces moments-là, il faudrait me traîner, je grogne, on abandonne. On me laisse, là. Je préfère le blanc de cuisine que toutes ces papilles du dehors, les sensations-insectes qui me dévorent. Je ne pourrais que hurler et je ne suis quand même pas un chien. Pas un chien mais quoi ? une couverture qui bouge un plastique chiffonné une éponge oubliée dans l’évier un souvenir dans la tête de qui un secret de tiroir. A vrai dire, j’aurais pu rester debout, m’habiller, me laver, marcher, allumer des interrupteurs, repasser des chemises, voir défiler des mondes sur les écrans, ce qui s’est rompu ce n’est que le passage des mots de moi vers dehors. Il faut croire que les mots en bouillie ont fini par immobiliser mes gestes aussi, amassés les mots dans les tuyauteries et sur la langue ou dans la gorge non dans les creux du cerveau ils ont fini par paralyser le reste du système. Quand les mots ne trouvent pas le dehors, le dehors ne peut plus se former à l’intérieur non plus, on est deux et entre les deux il y a un mur invisible impénétrable infranchissable tout va à vau-l’eau à la suite. Je me suis tassée sur ça, d’un côté du mur.
Certaines nuits, on s’en va et on me laisse. J’arrive à passer par où passent les animaux, les portes entrouvertes. Dans la neige parfois. Je me traîne, je me glisse, sur le ventre sur les talons à genoux accroupie ployée courbée jamais debout jamais et je hume la nuit le froid l’hiver les saisons les étoiles le blanc les cahots de la lune les faux silences des obscurités le goudron des rues le gel des sillons je croise les hérissons égarés les chats en maraude parfois des renards des renards ! Alors je rentre courbée ployée accroupie à genoux sur les talons sur le ventre, je rampe, je me glisse, je me traîne à l’intérieur, au chaud et je pleure. Je hurle les mots invraisemblables , je gémis les mots étranges qui ne disent rien et trahissent et font ma douleur, ridicule. Alors je tais ces mots falsifiés ce fatras mémorisé en vrac et je deviens une plainte de nuit. Au début, au début de ce que je suis, quand j’étais encore apte à m’habiller, à me laver, à me montrer debout parmi les gens, quand à l’intérieur de ma tête il y avait encore de l’ordre et du désir, j’ai essayé d’écrire. Je me suis dit tu ne peux plus parler ce que tu vis mais tu peux écrire les tentations de paroles et ce fut le même pêle-mêle imbroglio pataquès la foirade intégrale alors ça aussi c’était parti pfft au-dedans de moi de ce qui restait de moi de ce qui singeait moi de ce qui ? tous ces remords d’écriture se sont faufilés entre mes neurones et mon cœur a failli s’arrêter. Depuis silence radio et si les gens allument le son de la télévision ou de la radio alors je bouche mes oreilles avec mes manches infinies et je me balance. C’est trop affligeant pour moi toutes ces paroles qui défilent et s’infiltrent par tous les pores de ma peau et qui viennent rejoindre les miennes dans ce cul de sac qu’est devenue ma cervelle. Et rien pour les éliminer rien pour détourner mes oreilles de ces bruits de l’intérieur qui cherchent à sortir défilé militaire ou débandade et se cognent violents au mur invisible aux portes écoutilles soupiraux vasistas hublots ouïes. Ahhh ma tête contre les murs dedans et dehors. Ma tête contre les murs. Même les stylos crayons plumes bois fusains craies pinceaux touches de clavier inscrivent les mensonges hallucinés des dictionnaires à la place de mes mots à moi enturbannés peaufinés parfumés mirifiques cajolés. Rien n’a de lien et tête morte je suis.
En finir j’ai pensé. De tout et de la gêne et de la compassion et des gens et des peaux mortes et des placards de mots chiffons balivernes défoncer le mur moi. Premier essai : enroulée dans le terrier d’un renard une de mes sorties nocturnes en finir en boule autour de la chaleur de mon ventre les animaux ont hurlé tournicoté tant de raffût que les gens sont venus m’extirper de là débarbouillé. Deuxième essai : sous les pneus calandre essieux en finir écrasée enfoncée dans le bitume par une machinerie mécanique mais le conducteur averti par la forme relief embûche en sorte de tissu amoncelée sur sa route a freiné pile le relief c’était moi sorti indemne c’est-à-dire en échec. Troisième essai : je me suis lancée du haut des escaliers escaladée à hue et à dia auparavant chaque marche hisse et ho pour tête en bas finir fracassée explosé ce cerveau aux aberrantes circonvolutions en zigzag couteau de cuisine et cisailles entre les synapses hélas tête intacte côtes brisées ont diagnostiqué soupiré les gens cette foi assez on n’en peut plus soupir ce fardeau excuse de regards à regards vers moi mais j’ai fait les yeux blancs. Désormais je suis corps allongé blanc draps empesés lit de métal surélevé et fonctions vitales indemnes ont dit les blouses , le patient pourra vivre normalement comme avant. Fonctions vitales indemnes vitalité indemne fonctionnalité indemne fonctions vitales indemnes. Vivre comme avant ? Fonctions vitales ? Et de rage. J’ai décidé toute mon énergie sous les draps tendue non plus à rêver l’éjection des mots à rêver faire coller les mots dedans dehors, foutu ce rêve mais énergie tendue à mourir puisqu’il ne reste que ça fonctions vitales indemnes où ? derrière le mur. Pierre au cou. Je finirai bien par trouver la manière tout le temps devant moi l’éternité avant d’en finir je trouverai la manière. Et cela que vous lisez c’est impossible du jamais dit


27 Novembre 2005