10.08.2008

Pensées cycliques-1

Rien hormis l'immédiat
mais il m'est impossible d'accéder à l'immédiat

je ne suis jamais où je suis
hors le songe

chacun se lèche la patte et les poils
et ronronne de douleur ou de plaisir dans de vieux habitacles
je ne suis pas différente

***

sensible aux canines des autres gens
je pense avec mes poumons

je sors assez facilement de moi-même, par convenance et civilité ; ainsi ce que les autres croisent, c'est mon extérieur, un ectoplasme, un fantôme social ; à vrai dire, ce que les autres croisent, c'est celle qui en moi me trahit
toutefois je ne cherche pas à être vue
ni à coller à l'intérieur de chacun
car il s'agit toujours d'une particulière enfance, d'un orgueil dissimulé – quelque chose d'irréductible, une mémoire au-dessus de la mêlée. Ce parfum d'ego qui se dégage de chacun d'entre nous est vite entêtant et m'écoeure. Mieux vaut s'intéresser au tour de france et avancer masqué
plus on s'avance dans la forêt privée d'autrui plus on a recours au camouflage, à la machette et au déboisement ; rester au seuil de l'amazonie de l'autre est un repect animal.

Je ressens parfois une pitié catholique envers les autres gens, l'indulgence mouillée de l'initié envers les égarés ; je comprends le sourire ravi des voisins de dieu et c'est assez perturbant, à côté de cette sensation écoeurante de sincérité, d'avoir le regard séduit et captivé par le dragon terrassé par saint-michel plus que par saint-michel terrassant la bête. C'est ce genre d'imagier oxymoral qui peut être à l'origine d'une sidération psychique.

Sur le sentier côtier, un escargot : que sommes-nous pour un escargot ? Une indistincte menace, un tonnerre soudain, une ombre gagnante ? L'escargot n'est pas doté de notre cervelle et de ses capacités ; nous-mêmes, sommes-nous dotés de la cervelle et des capacités d'un au-delà ?
J'ignore tout de moi-même, je m'ignore, j'ignore celle qui marche, celle qui parle, qui dit je, qui s'égare ; il existe formellement un ton mélancolique, une phrase désabusée ; un livre entier peut être écrit sur cette ligne rythmique : les phrases s'y rompent à la lisière de l'harmonie. Le seul fait d'être en vie ne sera jamais suffisant. Monsieur Kaa ne sera jamais suffisant.

***
je soupçonne une équipe de nains germaniques armés de piolets de s'attaquer méthodiquement à ma carrière de mots. Je sens des mots sortir par mes oreilles et tomber à terre dans l'oubli. Je n'imagine pas les korrigans affairés à une telle entreprise.
Actuellement invisible radon, je vis sous forme gazeuse.

***

tombée dans la réalité comme un galet au fond d'un lac

mon envoyée sur terre croise un chien qui ressemble à une chèvre
et un renard, la gueule encombrée

j'ai beau passer et repasser par le Chemin du Compère, rien n'est suffisant
le soleil ne suffit pas
les dix mille formes de l'amour ne suffisent pas
l'étincelante beauté du matin ne suffit pas
une cigarette ne suffit pas
monsieu kaa ne suffit pas

au fond de la réalité il n'y a plus de visions
quand il n'y a plus de visions
le cerveau devient blanc

cette nuit j'ai rêvé que mon frère s'interrogeait sur l'âme et sa consistance ; je ne sais pas ce que veut dire penser. Mes pensées sont des paysages, des formes vagues, des nuanciers si pâles parfois qu'ils s'évanouissent à peine nés ou s'effilochent, brumes de mer
quand les visions manquent, alors tout manque
sauf le réel et le réel ne comble rien, le réel ne suffit pas, la joie, je l'invente, la joie n'existe pas, la joie ne peut venir que des visions.

Aucun rêve jamais n'a infléchi le cours de ma vie aucun rêve jamais n' a ouvert de fenêtre sur une autre haute conscience aucun objet n'a de sens symbolique

rien hors l'immédiat


Porspoder 18-25 juillet 2008

04.08.2008

Visions cliniques

Au gré de mes pérégrinations ambulatoires, j'ai laissé là yoda sur son galet pour des rencontres stupéfiantes
à la hauteur du cervelet un prisonnier hagard, recroquevillé en quatre dans une manière de rubicube à facettes transparentes, en attente stupide, le sourire pétrifié de Gwinplaine en estafilade, regardait vers

je suis née d'une vision floue et je soupçonnai aussitôt ce malodorant d'être en réalité un adepte du transformisme instantané ; selon la facette du rubicube que je fixais, cet être-là changeait de forme mais jamais de posture : enfant du placard, enfant-moignon d' un vase en porcelaine, prisonnier de Louis XI, femme folle de la Salpêtrière, contorsionniste chinois ou impassible yogi...
victime sourde et aveugle des comprachicos ou des visions beckettiennes, mon prisonnier entrelacé de lui-même
dormait, vivait, rêvait, se délitait au fond de son ergastule en plein air

j'eus la vision d'un minuscule crapaud-accoucheur au creux d'une main humaine, en attente de délivrance, incapable de bondir, un maître zen peut-être ou edmond dantès oubliant sa vengeance et espérant du ciel une justice...

mon cerveau entretient et nourrit un nombre de personnages assez fantasques – mais je n'ai plus d'indulgence pour ces parasites de la pensée et de l'action. Je préférerais des guerriers mamelouks ou des chefs sioux

mon âme se réfugie parfois dans le corps de mon chat ainsi j'en prends connaissance. L'apparence est soyeuse et souple mais je vois cette forme velue guetter sournoisement sa proie ou quémander à force de miaulements et de caresses, sa patée. Si ce n'était pas d'un chat comment qualifierait-on cette attitude ? Or c'est de mon âme qu'il s'agit...


guilers 16 juillet 2008

14.06.2008

Le goût du pain

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Ma cigarette a un goût de pain et mon âme minuscule a chuté plus bas, lestée de fatigue
il lui arrive de déserter sa caverne crânienne pour se réfugier quelque part dans mon ventre. Aujourd'hui, c'est le cas et c'est comme si elle se désintéressait de tout ce qui l'entoure
mon esprit s'est envolé happé par les airs, l'appel du ciel et des voyages, je le regarde déployer ses ailes d'oiseau aventureux et jouer sur les vagues du vent
il ne me reste qu'un corps donc, relié par un invisible réseau à l'oiseau là-haut et à la petite silhouette en lotus assise au fond de moi
il est bon ainsi de s'abandonner parfois à l'abandon
aujourd'hui j'abandonne le monde, l'espèce humaine ; je goûte encore à la joie, aux nourritures et aux peaux amoureuses mais ces douceurs du vivre ne font pas le poids, ne sauvent plus du désatre humain et des petites boutiques compliquées où nous nous engluons et les bêtes avec nous
j'abandonne la foi et l'espérance et laisse à l'esprit-oiseau et à la petite âme le soin de s'évader sans autres armes que leur instinct ou leur attente sans objet. Je confie ma vie à ces deux chose simples
l'espèce humaine est en effervesence ou malmenée par un maêlstrom dans lequel je ne me reconnais plus ; sa fin ne me touche pas.

Mai 2008

31.05.2008

Champollion, laura, l'os hyoïde et les lombrics

Le cartilage épiglottique a la forme d'une feuille dont le rameau s'insère dans l'échancrure du cartilage thyroïde.

les mots ne se trouvent pas dans mon cerveau mais dans ma gorge, plus exactement à la hauteur de l'os hyoïde.
Parfois, ils ne trouvent pas la sortie ou bien s'échappent rauques ou sifflants sous la pression des muscles laryngaux ; ou bien ils buttent sur le caillou épiglottique.
En ce moment les mots de la gorge sont divorcés des images de tête, ce qui est assez difficile à vivre. Le même inconvénient atteint parfois les gestes eux aussi coincés quelque part, dans des noeuds coulants, sous les tendons des mains ou plaqués sous la peau, englués dans les mailles d'un fascia. On peut concevoir des oedèmes formés par des gestes captifs.

A l'intérieur, il pleut des mots. Des paysages de tête, tombent les mots en grêlons qui se heurtent au goulet de la gorge où ils s'amasssent, se calcifient et deviennent, dans le futur, des fossiles.
Ce sera une découverte étonnante quand on trouvera, dans le futur, des fossiles de mots et Champollion sera nécessaire pour lire cette nouvelle pierre de rosette ; il s'arrachera les cheveux, ce Champollion neuf et fringant, car ces mots calcifiés ne sont que des résidus d'images, les gouttes de pluie d'un cerveau. Champollion sera déçu en tenant dans sa main cette pelote de rosette insensée.

Le corps en général est assez bien organisé mais il laisse la place à des fouillis, à des mangroves, à des bifurcations. On y rencontre souvent des armées en déroute, fusils en bandoulière et hâvresacs vides.
En général, le corps est bien organisé, mon âme miniature s'y ballade entre les replis constrictors et les chemins fibreux ; elle s'y perd aussi.
Mon âme pêche à l'envi les mots qui tombent et chutent dans ma gorge et les remonte grâce à sa canne à pêche en osier ; c'est une canne rudimentaire sans moulinet. Les mots prélevés frétillent encore mais sont souvent blessés par l'hameçonnage, c'est fatal.
Sans compter qu'un mot seul, isolé de ses congénères est un mot mort. Mieux vaut le rejeter à l'eau ; on l'entend alors toucher les eaux de la gorge et on le devine chuter au fond de quoi ? À la recherche instinctive de ses compagnons. Peine perdue.
Sans oublier qu'il existe des mots carnassiers envers d'autres mots plus débonnaires, pacifiques ou simples d'esprit. Les mots carnassiers n'en font qu'une bouchée. Toute cette histoire est un vrai carnage. Toute cette histoire se passe à l'intérieur de ma gorge, dans un lac d' eaux mortes sommeillant à la fourche de l'os hyoïde.
Fatalement certains mots rejetés par mon âme pêcheuse tombent encore plus bas et finissent en des endroits innommables ; fatalement, ils sont évacués, car le corps en général est bien organisé.
On peut ainsi trouver, dans la nature, de ces mots orphelins, blessés, solitaires et insensés et ces mots-fossiles découverts par le Champollion futur sont moins utiles que les vers de terre.

C'est pourquoi je vénère les vers de terre. Ceci est une ode aux vers de terre et aux lombrics. Les Egyptiens en avaient faits des animaux sacrés. Je chante les louanges des vers de terre du mésozoïque sortis des eaux voici cent millions d'années !
Laura enfant sauvait les vers de terre des coups civilisateurs et biseautés de la pelle. Elle les recueillait dans la coupelle de ses mains pour les déposer plus loin, en leur expliquant la raison d'un tel déménagement.
Ainsi je vénère les lombrics.

14 mai

04.05.2007

Ce qui se passe, voici

Je sais ce que je suis. Un esprit volatile, translucide comme l’éther. Une sorte d’amibe invisible comme les formes mouvantes que vous voyez défiler sous vos paupières quand vous fermez les yeux assez longtemps sous le soleil.

Je suis cela et l’émanation de cela.

Ce qui se passe, voici : un tel esprit distribue les âmes aux corps terrestres. Il existe plusieurs âmes identiques, de même nature, distribuées dans des corps différents, de n’importe quel endroit de la planète Terre et ces âmes identiques et uniques traversent aussi les temps. Peu importe le nom donné à ce souffle.
Chaque âme distribuée loge donc dans un corps et vit de la vie de ce corps et de son histoire. Mais elle n’est pas ce corps. Et ce corps n’est pas elle.
Quand le corps terrestre meurt, ce n’est pas l’esprit qui meurt avec lui, c’est son âme qui s’envole, qui s’élève rejoindre l’esprit originel dont elle est issue. Après un certain temps, cette même âme peut être redistribuée dans un nouveau corps. C’est à ce moment d’ailleurs qu’il peut se produire des accidents d’incarnation ou des blessures ou des failles. Si l’âme émigrée d’un corps n’a pas été lavée, libérée de la vie terrestre, des souvenirs de ce corps-là, elle peut les transporter en elle et les transplanter dans le nouveau corps qui l’abritera.

Ainsi s’expliquent les différentes formes de personnes humaines et de comportements humains.
Ainsi s’explique le temps laissé par nombre de religions aux âmes migratrices avant de les redistribuer. En quelque sorte, il s’agit du temps laissé à la toilette de l’âme ; exactement comme on procède à la toilette du mort, pour déshabiller celui-ci des restes de son âme. Sinon le corps ne peut se désagréger absolument. Absolument, ici, veut dire de façon totalement pure.
La toilette des morts ne consiste exactement qu’en cela : la séparation absolue d’un corps terrestre et d’une âme. Car cette union ne doit être que temporaire, impermanente. Il ne faut pas que dans le corps mort subsistent des scories de l’âme. Et il ne faut pas que dans l’âme vivante, subsistent des scories du corps mort.

Voici les différentes formes que l’on peut rencontrer sur terre. Peut-être en existe-t-il d’autres. Voici celles que je sais.

Il y a les corps habités d’âme en patchwork, d’âme alourdie de résidus d’anciens corps. Ce sont des corps à âme disparate. Des corps en morceaux. De telles personnes sont imprévisibles. Et dangereuses.

Il y a des corps, comme vidés d’âme. La transplantation de l’âme s’est révélée incomplète. Seule l’enveloppe de l’âme, sa silhouette à vrai dire a épousé l’intérieur du corps. Vous pouvez vous représenter cette enveloppe comme l’équivalent du placenta pour le fœtus humain. Toutefois, en moins matériel. Elle est comme l’ombre de l’âme, son image jumelle, mais inconsistante. Ces corps sont vides et pleins, paradoxalement et donnent des êtres vulnérables : souvent innocents et parfois protégés. De telles personnes font l’effet d’êtres inachevées.

Il y a des corps qui ont résisté à l’âme. Ce sont des massifs qui se développent et vivent comme si leur âme n’existait pas. En réalité, l’âme est descendue jusqu’à eux mais s’est réfugiée dans leur corps tel un caillot de sang ou un caillou dans les reins. Les personnes croient vivre sainement mais par intermittences souffrent d’ici ou de là. En vérité, elles souffrent de leur âme, qui se manifeste indifféremment dans telle ou telle partie de leur corps. Ces personnes attribuent leurs douleurs soudaines à une défaillance physique passagère. Tant qu’elles refusent de réaliser que c’est leur âme qui se rappelle à eux, qui veut s’éployer, jouer des coudes et les épouser, ces personnes souffriront de maux, en maugréant ou imperceptiblement. La plupart des personnes relève de telles incarnations. Refusées.

La quatrième incarnation peut être qualifiée de flottante. Il s’agit d’âme pure mais non ajustée. Rien ne « tient » à l’intérieur des corps. La personne ainsi habitée se sent comme flottant dans des habits trop grands. Elle sent, elle sait qu’une âme loge en elle mais il n’y a guère d’union entre son enveloppe charnelle et la densité de son âme. Ces personnes ressentent leur corps comme « quelque chose » de lourd et de compact, non visité. Ou alors c’est leur âme qu’elles ressentent comme une entité lourde, compacte et prisonnière. Elles cherchent les fils invisibles qui relieraient, qui feraient couture entre leur forme terrestre et leur forme intérieure. Ces personnes, généralement maladroites, se vivent comme un défaut d’incarnation.

Enfin, il y a les anges terrestres. Il n’y a rien à en dire. Ce sont les incarnations réussies, si l’on peut dire. Des exemples d’harmonie. Ces personnes se « voient ». de loin.

Je ne sais quel est le sens de cela que je viens de dire. Je ne sais s’il est un sens. En tant qu’esprit « pourvoyeur » d’âmes, je n’ai pas accès au sens. Je sais que les esprits se meuvent dans une strate de l’univers mais qu’ils n’en sont qu’un degré, reliés certainement à d’autres strates mais où ? comment ? pourquoi ?



Brest 30/05/98