05.02.2007

Crime parfait

Crime parfait ! Aujourd’hui, j’peux bien l’dire ! enfin l’écrire. Y trouv’ront mon récit – j’aime pas dire des aveux puisque pour moi y’a pas faute, juste amusement – dans une enveloppe, quand j’aurai cassé ma pipe, dans le même classeur où j’range mes fiches de paie ! ben oui, y’a quand même un lien. C’est bien grâce à mon job que j’ai pu peaufiner mon truc, hein ?
Bon j’vous raconte mais comme j’aime bien le suspens et j’aime bien rigoler, j’vais vous raconter l’histoire façon énigme. OK ? j’vous donne ici ou là des indices et à vous d’trouver qui je suis, comment j’ai procédé, genre Cluedo, sauf que le lieu j’vais vous l’donner. J’espère que les gratte-papier des canards et que les « voix de son maître » de la télé vous auront pas défloré le sujet sous prétexte de scoop ! si on peut plus s’marrer ! Enfin 25 piges après l’affaire, tu parles d’un scoop !

Voilà les faits comme y disent justement les journaleux. J’les connais bien, j’les fréquente à ma manière. Le 17 août 2005 donc. Je sais vous avez oublié l’affaire et la date, y’a d’l’eau qu’a coulé sous les ponts enfin pas partout ! à l’époque et depuis, y’a quelques millions d’africains qui sont morts de soif. Apparemment ça pèse pas lourd dans les faits divers puisque dans le même temps, on ne parlait que d’mon affaire. J’dois dire que j’étais pas peu fier mais ça me dégoûtait encore plus de leurs simagrées, chienne de vie ! Ceux que j’avais éliminés, peut-être qu’y z’y étaient pour rien dans la mort de tas de petits africains mais y’s’la coulaient trop douce dans leurs petits pavillons tout propres. L’arrosage des jardins, ça y allait ! sans compter le lavage des bagnoles. C’était la prunelle de leurs yeux, tout ça, alors des gamins à gros ventre en première page de leur journal du matin, c’était pas décent qu’ils pensaient. A quoi ça sert d’étaler la misère du monde, hein ? On n’y peut rien et chacun son fardeau. Même les enfants y z’étaient trop bien peignés ou pire trop bien mal-peignés, si tu vois c’que j’veux dire !

Bref, ma part à moi dans les morts de l’année, ça se compte en centaines presque, 182 exactement. J’avais tablé entre 150 et 200. J’étais dans les clous donc. J’avais personne de précis en ligne de mire, c’était histoire de mettre mon grain de sel dans la folie meurtrière de l’époque : tsunami, séismes, famines, épidémie, attentats et j’en passe. Y’a pas d’ raison que les gens de mon bled se croient à l’abri des tempêtes. La mort ça vous tombe dessus, y’a pas de raison ni de justice, c’est le hasard et c’est marre. Sauf que moi j’en avais marre qu’en gros ça tombe toujours sur les mêmes. Ouais, ça m’énervait de voir tous ces chics banlieusards de province se croire les rois du pétrole en lisant les horreurs le matin dans le journal. C’est vrai, c’est mon gagne-pain, la feuille de chou, je la distribue tous les matins de l’année entre 5h et 6h30 du matin et ce dans un rayon d’1 kilomètre environ. J’ai le temps de la lire avant de la déposer dans les boîtes aux lettres. Et franchement, moi j’en pouvais plus d’être informé, qu’y disent ! Informé pour quoi faire au bout du compte ? Quand tu vois tous ces gens en robe de chambre ou en mules sortir de leur sweet-home, déplier le canard avec nonchalance avant de rentrer s’attabler devant café-pain-beurre-confiture, parcourir les pages sanguinolentes ou celles qui te présentent en petites coupures le nombre des licenciements ici ou là comme on te présente le prix du maquereau, enfin quand tu vois qu’après avoir avalé tout ça ensemble, ils partent tous, tous les jours et comme des métronomes au boulot, moi à la fin ça m’faisait gerber. Alors j’ai pris ma décision.

‘ttends, ‘ttends, ‘ttends ! j’vais t’laisser encore le temps de deviner, mon mignon, avant d’tout dévoiler. Ça fait quoi maintenant, 25 ans qu’c’est terminé tout ça. Et j’ai pas perdu mon boulot pour autant, c’est là qu’j’me marre quand même ! Je récapitule : le 17 août 2005 donc, coup de tonnerre dans le Landerneau de mon bled, on apprend dans l’après-midi que 182 personnes, âges et sexes confondus, chez eux, à leur travail, dans les allées du supermarché du coin, enfin partout où ça se répand la vermine, sont mortes, toutes entre 8 et 10h du matin ! et tiens-toi bien, si t’étais pas né à l’époque, tu peux pas le savoir, les 182 habitaient où ? dans le même bled, celui où je travaille et mieux encore, après enquête et tutti quanti on s’rend compte que les pauvrets vivaient tous dans un rayon d’ 1 kilomètre ! Tu commences à piger ? Seulement personne a eu l’idée de faire le lien entre leur rayon d’1 kilomètre et « mon » rayon d’1 kilomètre ! Il aurait fallu être un peu tordu ou un peu futé pour voir ça remarque. Y’en a évidemment qu’ont pensé à une pollution de l’eau dans le secteur, ou des p’tits malins genre « verts » qu’ont laissé entendre qu’un nouveau nuage de l’espèce Tchernobyl mais venant de moins loin et un peu sélectif quand même, ce serait bien possible. Mais c’était pas du sérieux, encore que pour Tchernobyl, on nous l’avait conté façon édulcoré à l’époque comme quoi le nuage radioactif, y se s’rait arrêté à la frontière française ! sans doute pour pas gêner les p’tits français qu’ont rien à s’reprocher. Passons. J’dis ça pour rappeler aux jeunots que des couleuvres, on en a avalées toutes ces années. On voulait bien aussi, ça permet de continuer peinard sans lâcher sa pelle, sa truelle ou son stylo et gueuler « y’en a marre » une fois pour toutes. Tu m’diras une fois qu’t’as gueulé haut et fort « y’en a marre ! » t’as l’air un peu couillon pour payer ton loyer et tout le reste. Donc, tu retournes bosser.
Y’a quand même personne qu’a osé penser que des terroristes chimiques ou bactériologiques étaient venus jusqu’à ce bled pour foutre la pagaille et semer la panique. Pourtant c’était un été d’alerte rouge et de plan vigie-pirate. Mais franchement, ça tenait pas d’bout que des terroristes montent un tel plan pour viser un bled de quelques milliers d’habitants. Encore que j’trouve que si les terroristes voulaient vraiment mettre la folie dans nos têtes, y pourraient tirer tous azimuts n’importe où comme ça on s’trouverait plus peinard nulle part et on réfléchirait p’t’être. Mais réfléchir à quoi ? le paysan du coin allait pas s’mettre à voiler ses filles pour qu’elles aillent pas s’encanailler dans les dancings des environs ! mais je m’égare. Tout est quand même lié, je dis. C’que j’veux que tu comprennes c’est qu’y a des pensées qu’on s’permet pas, parce qu’elles semblent complètement insensées et c’est justement là-dedans que des comme moi se faufilent ! Et oui, faut s’méfier des brèches de la pensée c’est par là que tout peut arriver !
Enfin moi ça m’a servi qu’y pensent pas plus loin qu’le bout d’leur nez. Personne a jamais relevé que tous les morts, y z’étaient abonnés au même journal et qu’ils le recevaient tous de la même façon : dans leur boîte aux lettres entre 5h et 6h30 du matin ! Hé, hé, tu piges ? le premier qui le touchait c’était fini pour lui, vu la dose que j’avais déposée d’ssus ! mais, c’est comme si on avait relevé qu’y z’utilisaient tous le même produit vaisselle, tu comprends. On pense pas à ça quand on découvre 182 cadavres un peu aléatoires.
Moi c’qui m’plaisait dans l’histoire c’est qu’le lendemain, j’ai rien changé à mes habitudes, j’ai continué à déposer le canard dans les boîtes aux lettres, mais nickel évidemment, sans poison dessus ! et ça a duré encore jusqu’à ma retraite ! Tu penses bien, l’affaire a été classée, non sans scandale mais si y a pas d’coupable, y’a pas d’coupable ! et va-t-en trouver un mobile là-d’ssous, y faudrait avoir un esprit aussi tordu ou justicier qu’le mien ! et ça, ça court pas les rues ! Le maire a démissionné, le chef de la gendarmerie a été muté, les journalistes du coin avaient de quoi gratter quelques lignes et mon bled a été pris en photo sous toutes les coutures. J’ai bien sûr été interrogé puisque censément j’connaissais un peu les victimes, en tous cas leur boîte aux lettres. J’ai bien joué les affligés et les innocents, c’est passé comme une lettre à la poste ! Les maisons de quelques victimes ont été mises en vente, et tout bénéf pour les notaires et les agents immobiliers. Aucun abonnement n’a été résilié, tu penses fallait continuer à être informé ! C’est comme ça qu’ça m’a rien coûté à moi.
Juste un truc pour finir, y avait un’ p’tite famille qu’j’aimais bien dans mon rayon d’1 kilomètre. J’ai attendu qu’y partent en vacances, en Espagne je crois et qu’y suspendent leur abonnement. Comme ça y risquaient pas de crever eux. On a ses faiblesses, hein ? et puis faut s’méfier des journaux, mignon, ça peut-être dangereux c’qu’y a d’dans.



GUILERS 18 août 2005
Anne Jullien-P. sur une idée originale de Franck Pérouas

22.12.2006

Achab

Le soir, couchée sous les draps, allongée ou lovée dans la nuit de la lumière éteinte, je parle en silence les livres que le moindre geste de réveil efface. Je m’endors hélas entre ces lignes que personne jamais n’inscrira ni ne lira, paroles de la nuit, dont la clarté et l’ordonnance sont menacées par le mouvement de les écrire, par le fait de me redresser, de retrouver la position assise. A peine les yeux ouverts, le crayon en main, les oreillers relevés, la lumière revenue, tout s’effrite de ce qui fut paroles dictées par le silence, l’obscurité, l’immobile attention, l’immobile ouverture à ce qui s’écrit dans le songe. Comme si, dans la nuit de la lumière éteinte, je n’étais plus que l’accueil de paroles accumulées, formulées pendant le jour, à mon insu, formées au fond de moi ou alentours et maintenant disponibles, disposées intactes en mon esprit. Comme si, elles nécessitaient tant de délicatesse et d’extrême attention pour être attrapées, papillons friables, que la moindre esquisse de réveil les froisse. Je rêve alors d’une machine miraculeuse, inventée par un bricoleur de génie, machine enregistreuse de paroles muettes, qui lirait ces pensées silencieuses et les transcrirait directement sur un quelconque support, sans les déranger ni les interrompre, sans le risque de les dissoudre par un geste intempestif - changer la position d’un bras, du poignet, d’un genou peut infléchir autrement ce qui est en train de s’élaborer – afin qu’au matin, à la lumière, je puisse les retravailler, ou pas. Une machine branchée directement à la source : l’élaboration de la parole.

Comme si tout le bruit du jour s’effondrait sous la nuit, s’affaissait en terre, et qu’il ne restait que les mots, indemnes -survolant tout cela qui les brouille - ce qu’il reste à dire quand tout s’est tu.
Parfois ce sont des mots impétueux, parfois ce sont les débuts d’une histoire longue qui s’écrit là et je suis à l’affût, la gorge serrée, attentive à les enregistrer, sans les brusquer, à les mémoriser pour les écrire au matin – mais ce faisant je bloque leur mouvement, leur envolée, leur trajectoire à force d’essayer de retenir ce qui est là, de fixer les paroles qui se disent. Alors se bloque la parole nouvelle, s’enraye la fluidité naturelle de ce qui se dit sans moi ; j’interviens maladroite au milieu de la parole que même un geste mental dérange.
Cela se passe comme j’imagine que se passe la pêche à la truite ; le poisson est là, vif, agile, traçant sa course et ses ellipses, vivant sa vie libre et argentée, quand la mouche du pêcheur l’attire et que l’hameçon le déchire ; la truite s’affole, se débat, mouvements désordonnés hors de l’eau, comme paroles hors de la nuit, asphyxiée par l’air et le jour ; le pêcheur, fasciné par la truite volubile et vivante ne tient, au bout de sa ligne et de son effort qu’une beauté morte, la dépouille de sa fascination.
Ces mots lumineux et vifs, à quoi bon les extirper de la rivière ? pourquoi ne pas demeurer avec eux dans leur songe, naviguer de nuit dans leur mémoire et se fondre dans leur musique – quitte à revenir bredouille mais émerveillé. Plutôt qu’écrivain ?

Les choses du jour se penchent souvent avec une moue au coin des lèvres sur le langage de l’ombre et son monde limpide. Il y faudrait un peu plus de maturité et d’efficacité à leurs yeux. Les choses du jour sont aveugles aux nuits et à leur blancheur.

Les images naissent des champs de mots, de leurs rythmes et de leur geste ondulatoire. Dans cette terre fluviale règnent des pépites de langage qui à leur tour créent un nuage, une forme, une image où se dire, se lover, se dresser. La parole s’avance en premier ; l’image n’en est que la suivante. Et toi, pauvre pêcheur, tu veux attraper le poisson miraculeux, la truite-reine, posséder ses irisations alors qu’elle n’est hors de sa rivière ou de son fleuve, hors de ses mouvements et de ses vols sous-marins, qu’une escarbille !
Ce n’est pas l’image qui cherche le mot, c’est le mot qui l’invente et la façonne.

Ensuite, il faut lentement se déplier, lentement relever ce corps allongé sans brusquer l’air ni la lumière, en silence suivre la parole qui, elle aussi, se déplie, court, sinue ou se concentre. La voir déjà, la regarder, ne pas la perdre de vue comme une vigie à l’affût des mouvements de baleines – et qui sait à quel moment la piquer, la harponner, la crucifier. Fleur de sang. Ecrire et traquer les baleines, même fascination du pire, même recherche de beauté sanglante et magnifique, chasse sournoise à l’ennui, poursuite insensée d’Achab. A son tour crucifié, entraîné par le fond par sa propre victime. Lui-même collé à la baleine.

28.11.2006

MV

Encore une histoire terrifiante...



Marguerite Vargas avait 44 ans quand elle se mit à penser. Ce fut bref et éphémère.
Elle était assise chez elle, à la table de cuisine, devant un café refroidi. Elle se sentit tomber dans le vide, ou happée par le vide, avec cette conscience aiguë de ne pouvoir atterrir quelque part ; le sol était jonché de morceaux de verre brisé. Ce fut une sensation «longue» et très précise. Elle réussit à s’en défaire en se levant très lentement et en consacrant dix minutes à un gommage de ses jambes. Le reste de sa journée se déroula sans accroc.
Le lendemain, c’était un mardi. Marguerite Vargas était mariée et ses enfants avaient quitté la maison depuis quelques années pour poursuivre leurs études ou leur vie. Peu importait se dit-elle. Cette pensée la choqua. Elle jeta un regard vers un assemblage de photographies familiales et la même pensée revint à la charge face à ces photos. Elle se vit brièvement elle aussi, plus jeune, épanouie apparemment. Ce fut comme un malaise, vague. Elle chercha autour d’elle une cigarette. Elle n’avait jamais fumé jusqu’alors. Il était grand temps de partir au travail ; elle attrapa son sac à main, rectifia son rouge à lèvres et pour ce faire se vit dans le miroir du vestibule. Son trouble ne la quitta pas durant le trajet, dix kilomètres environ, une dizaine de minutes sans compter les arrêts aux feux rouges.
Le mercredi matin, elle se réveilla enjouée, débordante d’énergie. C’était son jour de congés. Heureusement. Le magasin ne désemplissait pas de mères et d’enfants assez impatients en général. Cela faisait cinq ans qu’elle avait pu déserter ce jour là et se consacrer à elle-même. Le mercredi matin, c’était donc aussi le moment où elle faisait durer le petit déjeuner, en écoutant très attentivement la radio. Ce matin là, insensiblement, elle se sentit glisser à l’extérieur d’elle. Son énergie intacte flottait au-dessus d’elle, comme un soleil un peu trop haut, un peu trop intense et irrémédiablement inaccessible. Hébétée, elle la regarda de façon étrange avant de se rappeler que sa fille venait manger avec elle à midi. Elle se consacra aux préparatifs du repas d’une manière méticuleuse, concentrée et s’aperçut qu’elle sursautait au moindre bruit. Quand sa fille sonna à la porte d’entrée, Marguerite Vargas aurait voulu ne pas être là. Le soir, elle se coucha tôt, non qu’elle soit fatiguée de sa journée ; elle était vidée comme une plage à marée descendante. Ce que la mer recouvre était là mis à nu. Quand son mari la rejoignit, vers 22 heures, Marguerite Vargas faisait semblant de dormir.
Abasourdie par les bavardages des clientes, elle décida le lendemain midi de s’offrir un temps mort au café de l’Epée. Le temps s’était alourdi, l’orage menaçait, Marguerite le savait à l’odeur qui plombait la salle du café et à cette sorte d’anxiété qui déposait son galet jusque dans son estomac. En début de soirée, elle reconnut les pas de son mari monter allègrement les escaliers. Elle eut à peine le temps de passer son verre sous le robinet et de se rincer la bouche. Elle se retourna promptement, les mains pressées sur le rebord de l’évier et accueillit son époux d’un sourire. L’orage n’avait pas encore éclaté. Elle n’avait pas pensé à préparer le dîner et les magasins, à cette heure, étaient tous fermés.
Le dernier jour, ce qui la surprend c’est une ébullition incontrôlée au bas-ventre. Qu’il faut absolument contrôler. C’est comme si tous ses globules rouges grouillaient, accéléraient leurs mouvements. Son corps tout entier devient un haut fourneau dans lequel a lieu un échauffement extrême, une ébullition, une éruption volcanique dont on ne distingue rien, que du blanc. Que du fer-blanc, à l’extérieur. Alors qu’en elle, tout ce sang, ces globules affolés, ce métal se tordent, se métamorphosent, se heurtent comme les voitures sur les pistes d’auto-tamponneuses. Et elle, debout, les mains plaquées au ventre, le visage livide, les jambes dérobées, elle est en train de perdre les eaux, d’accoucher là sur un carrelage de cuisine, de perdre la tête, la boule, de recueillir entre ses doigts un monstre, un cauchemar vivant, un entrelacs de cheveux, de glaires et de chairs, un alien pathétique et sa gorge se resserre, se ferme sur des cendres, des amas de sable, des sensations de gravillons et le cri qui s’enlise là, à l’agonie, s’entête à exploser ailleurs dans son crâne, son ventre et pousse, pousse ce qu’il trouve d’embûches, d’obstacles, de réticences. Et cela dans un silence, un scandaleux silence. Si digne n’auraient pas hésité à souligner les observateurs, si livide hurle Marguerite son corps entre les mains et sa vie en-allée. Ne reste que son enveloppe un peu translucide, purement vide et un paquet sanglant, à terre, encore palpitant : un cœur, un foie, un cerveau ? Ce qu’il y a dans cette cuisine, c’est le résultat d’une implosion, d’une souffrance infâme ; ça ressemble à un court-métrage fantastique, à une séquence gore et ce n’est que la banale et surprenante folie de Marguerite Vargas, corps et esprit, matières et rêves, enfances et illusions. Tout a pris feu, tout a volé en éclats, tout en cinq jours a légèrement bougé et ce léger là, ce tremblé, ce glissé, à l’échelle de Marguerite, a les mêmes résultats qu’un infime glissement de plaques tectoniques sous une Afrique sub-saharienne. De telles éraflures de terrain transforment un paysage.
A la fin de cela qui a eu lieu, Marguerite se souvient d’une visite à Marie-Galante en janvier 1990. Le car de touristes longeait une plage superbe, que Marguerite s’extasiant, avait trouvé très typique sans doute des Caraïbes quand le chauffeur leur expliqua que cette plage n’existait pas voici un mois seulement, que ces messieurs-dames voyaient là sous leurs yeux un exemple de ce que Hugo le cyclone avait produit. Oui, Hugo déplaçait des paysages, il en détruisait et il en charriait d’autres ailleurs. On parlait beaucoup des habitations détruites et en folie, des marinas déboussolées et des bananeraies couchées, mais voyez ce que ces messieurs-dames admiraient en ce moment, c’était la nouvelle plage de Marie-Galante, la fille magique du Seigneur Hugo !
Mais, là du sol de sa cuisine, Marguerite ne devine pas son ailleurs à elle. Où se trouve transportée sa plage de sable blanc ? La déflagration muette qu’elle vient de subir sur pieds a tout détruit, l’ici et l’ailleurs. Ce n’est pas la peine de chercher la plage de sable blanc, ce que le Seigneur Hugo a pu faire, Marguerite ne le peut pas. Cela qui gît au sol n’est ni mort ni vivant ni rien. Cela est laid, Marguerite ne veut pas le prendre dans ses bras, ni le bercer, ni le regarder, cela ne peut être de moi observe-t-elle et cela n’est pas moi déclare-t-elle en fixant l’enveloppe translucide encore debout sur le carrelage, comme voilée. Et Marguerite se rend compte, effrayée, lucide qu’elle observe ces deux objets, ces deux formes, ces deux silhouettes vivantes et mortes qui sont elle et qui ne sont pas elle et la posent si clairement extérieure à tout cela, même à ce qui vient d’avoir lieu, même à la souffrance à l’intolérable au silence…

Le 8 juin, Marguerite passe sa tête dans le nœud coulant des draps encordés. C’est la première fois qu’elle en réussit un du premier coup. Elle se pend, le corps face au jardin, le visage tourné vers le cèdre. Au cas où peut-être un dernier regret…
Madame Martin, la femme de ménage découvrit le corps, en arrivant à 9h30. Elle n’était pas hystérique et fit donc ce que son sens pratique lui dictait. Les visiteurs qui le lendemain vinrent assister le mari de Marguerite la trouvèrent belle, épilée et morte.