21.10.2009

Festival du Livre de Carhaix

A propos du Festival du Livre de Carhaix, voir la page de la revue Spered Gouez, sous la houlette de Marie-José Christien

 

25.02.2008

Sur le rivage de Murakami

fced609b5558d46e8a74ee0286148b23.jpgJe me promène à grandes enjambées dans mon cerveau ; il est constitué de pierres entre lesquelles coule et se heurte de front l’eau des rivières. L’eau des rivières
Qui charrie les pluies en lambeaux, les ficelles effilochées parfois les cadavres de petits animaux morts –je me souviens d’un lapin, dos sur les flots- ce sont mes pensées
Accrochées en brindilles aux branches des arbres aux herbes filandreuses au milieu des tourbillons de l’eau. Sur les berges se dressent ou se penchent les troncs lisses et gris-bleu des eucalyptus dont je n’aime pas les feuilles seulement le nom et le gris.

Plantés serrés d’élégance et de mystères les fuseaux-bambous qui agitent leurs mille doigts de feuilles, ce sont mes pensées vertes chlorophylles ou fanées.
Les petits doigts boudinés à la base des cannes de bambous, qui accrochent le chaume à la terre comme les filins d’un pont suspendu, les petits doigts n’ont pas de nom.
A moins que ce ne soit des retours de rhyzomes pachymorphes. Ce qui voudrait dire que les bambous qui poussent dans mon cerveau sont des bambous cespiteux. J’aurais pourtant juré que les espèces de bambous qui poussent leurs feuilles à l’intérieur de mon cerveau sont du genre traçants, autrement dits envahissants. Ce genre de pensées provient de racines leptomorphes. Autrement dit reptiliens mais ne mélangeons pas les genres. Pourquoi non ? Donc les bambous cespiteux…
Les bambous fleurissent rarement, prennent leur temps ; pousser, croître est leur principale activité et la floraison peut leur être fatale ainsi de certaines pensées qui pour survivre doivent éviter de fleurir, doivent éviter de se résoudre en corolles. Ne pas oublier que les bambous sont fistuleux c’est-à-dire vides c’est-à-dire pleins d’échos et de vents. Les bambous vides jouent la musique de l’air et se plient, se courbent et résistent. Les bambous sont des herbes de rêve télescopique.

Je m’arrête un instant et me penche vers mon cerveau dont le paysage a changé : de mousses et de plantes aquatiques, de roches et de terres, le voilà qui se métamorphose en mares translucides où l’œil se repose et les doigts se glissent, en mares et creux d’eaux de mer aux cernes des galets. Je patauge et fouille à marée basse sous les algues, les crevettes. Je sais qu’il ne faut pas attraper les bébés ni les mères. Je les reconnais à leur silhouette d’hippocampe transparent, à leur ventre lourd et gonflé d’œufs noirs et à leur vivacité de mère louve et juive. Je laisse là les idées crustacées poursuivre leur chemin de sables
Et
Dans mon cerveau où se mêlent maintenant aux boues les fleurs carmines à peine écloses des magnolias, je m’assois sur le rivage de Murakami et je parle muette aux pierres et aux goélands de passage, aux troglodytes et à l’ombre des chats et je suis mon cerveau-paysage et mon cerveau devient le paysage et le paysage est mon cerveau, le sable sous la mare frotté par le ventre des mères fugitives
Et
La mare enfantine et translucide est ce rêve ouvert sur les branches des magnolias où il se pose en stridulant brûlé au cœur par le rivage de Murakami



Guilers, 23 au 25 février 2008

17.11.2007

PORTRAITS-AUTOPORTRAITS SAUVAGES (Série) /Troisième parenthèse : Vol Paris-Pointe-à-Pitre

Au-dessus des nuages. On imagine ainsi la lumière sur la banquise. A perte de vue des reliefs de glace, de neige et comme des traces de traîneaux, d’atterrissage et de coups de freins. On ne serait pas étonné de voir venir du fin fond de l’horizon, un attelage de chiens sulky, un skieur de vasalopette égaré mais ravi ou un remorqueur de haute mer transformé en brise-glace.
Des sillons et des boursouflements d’écume pour aucune visible existence, aucun animal et pourtant... Comment n’y en aurait-il pas là justement ? Le soleil n’a jamais brûlé aussi haut, aussi clair, aussi humainement proche et rassurant. Parfois la beauté relègue la peur au rang des barbarismes.
Que l’homme, moucheron soit ainsi capable de s’élever au rang des oiseaux-dieux, ce n’est pas seulement une preuve de son intelligence, c’est aussi une justification de son art de rêver .
Au-dessus de cette mousse infinie de nuages, on est comme au-dessus d’une immobilité telle qu’elle atteint au cœur de la vie même, au battement régulier de cette vie dont on ne sait jamais ce qu’elle est mais dont parfois on soupçonne que l’on en est.
Accidents de terrain, forêts blanches de feuillus, cratères immaculés, champs de neige qu’une déchirure douce ouvre sur la mer.
Des plaques entières de nuages, de coton, d’écume en recouvrent lentement d’autres, caparaçonnant la terre d’une couette immense. Et du soleil se déposent des champs de braises au loin, des lacs de feux et des mers rouges, accessibles au regard, accessibles.
+ 10 000 mètres d’altitude. - 55° au-dehors.

ec709b9a7572ce23695be1a1ed0a1692.jpg

20.10.2007

Nina

Simplement le petit chat disparu. A fugué fusillée sous les taillis d’un chasseur le treillis. Pas de cadavre petit chat. Simplement disparu. Absents ses yeux fendus jaune ou vert asiatique. Absents les coups de museau, de front contre nos fronts nos joues nos doigts. Au milieu de la nuit ses réveils elle nous marchait dessus par dessus les draps tout le long des corps pour finir posée sur nos crânes de nuit. Simplement, plus de porte à ouvrir la nuit pour laisser galoper la chasseuse de la nuit et plus de rats des champs mulots lapins musaraignes taupes déposés à nos pieds au seuil de la cuisine cadeaux-cadavres à dénicher comme œufs de pâque. Revenue blessée crochetée par plus chasseur qu’elle une fois pas deux. Absente sa vivacité dans les escaliers, au bout d’un fil dans les herbes ses accélérations à la Zidane vers des proies invisibles à nous pauvres frères humains. Et ses poses de chat d’image de chat de métaphore d’allégorie de chat de symbole de chat d’égyptienne à fourrure de noblesse de chat, ses yeux fendus dans lesquels lire n’importe quoi, ce qu’il nous était nécessaire de lire quand elle se posait oiseau à fourrure sur n’importe quel tertre l’aristocrate des champs. Elle avait des pattes d’oies dessinées à même sa fourrure au coin des yeux comme femme maquillée pour sortir le soir, un peu femme fatale elle se la jouait tempérament orgueil et naturel, la séductrice des rues. Roulée en boule lovée vipère de chaleur douce endormie après les fugues les courses de nuit les craintes le cœur battant mais royal. Absence de son œil aux aguets de sa consolation allongée samovar de nos jambes à ne plus savoir d’où venait la chaleur de son ventre ou des nôtres ? La chapardeuse des cuisines qui raffolait de beurre et de crêpes que l’on avait appelée Nina en souvenir des caravelles de Christophe Colomb ! Pas de cadavre petit chat pas de larmes pas de trou où la rendre la reine d’Egypte ; simplement nos yeux secs en arpentant ses chemins au cas où, nos yeux secs qui fouillent les lèvres des talus en espérant qu’elle, en espérant tandis qu’elle agonise. Et que ce soit bien fini pour elle, ses yeux fendus vert d’algue fermés, fermés, fermés.


20 octobre 2007
à Laura et Franck

09.10.2007

PORTRAITS-AUTOPORTRAITS SAUVAGES (Série)/Figure 13 : une femme

(...)Il ne te reste qu’une cigarette. Et un livre. Imagine un livre infini : un délice qui s’éternise dans l’agacement et s’enlise dans l’ennui et l’horreur…(...)



Que faire d’autre que regarder, observer du fond de son trou et engranger les pailles et les grains pour une hypothétique moisson ? quand ? on ne sait jamais les saisons de l’âme.
On ne se relève pas impunément d’une enfant assise.

Bien sûr, il y a les arbres, leurs feuilles où se poser, les rochers, le sable et la mer, la grande qu’on voudrait véritable, ultime et consolante, la mer qu’on invente à chaque faux-pas comme horizon salvateur. Mais la mer, qu’est-ce que c’est d’autre que la mer ?
Seule, sur la terre retournée, au beau milieu de la cible d’un champ, avec à l’horizon des fleurs mellifères. Horrifiée par vivre et par les tonnes de terre à soulever pour que le moindre geste soit un geste. Et personne à sa place ne peut pelleter la terre, c’est ça qui est encombrant comme idée. Avancer seule vers le trou.medium_Arba4arundo.jpg

Alors la chasse, la pêche, les tomates et le jardin, les soins aux chiens et le bateau à réparer, le miel à extraire et le miel à goûter, les confitures et les souvenirs, tous ces gestes et ces courbatures, ça peut meubler et empêcher l’image, mais un instant seulement. Un instant qui peut sauver mais qui ne sauvera qu’un instant. Ça ne peut pas cacher bien longtemps la peur, la viscérale et le doute envahissant. On se retrouve toujours seule sur la terre retournée, au beau milieu de la cible d’un champ à questionner muettement le Grand Muet, à lui demander sans même le savoir « Eli Eli lama sabachtani ? », cette prière-là, tous les jours que le hasard a fait, elle me transperce le foie. Alors il reste à continuer la marche, à poursuivre dieu sait pour où, et par-dessus la vague, à pleurer pour rien à pleurer penchée sur son bol ou terrée sous sa peau.

Et puis, on repense aux feuilles des arbres où se poser, à la mer et aux galets qu’elle ne finit pas de rouler sous elle, à la peau de celui qu’on aime, son geste à la terre, nu de sangs et de sèves, le corps de celui-là collé au sien et ses ululements de nuit : on a l’impression qu’enfin quelqu’un vit même si ce n’est pas soi, enfin quelqu’un vit en vous, contre vous, par vous et ça, ça a de quoi faire chavirer.

On peut être prise par la vie, par le clair, grâce aux astres là-haut, à des conjonctions favorables, oui par à-coups aimer oublier l’amertume la grimace ironique et les pleurs pour rien, par à-coups écouter les aboiements et les ululements des chiens, se pencher vers la terre et y déceler dieu – mais toujours soudainement une flèche vient se ficher au plein centre du front et ça vibre encore du lointain qui l’a décochée cette flèche ça vibre encore et pendant longtemps.

Il n’y aurait que les mots, s’il le fallait, à qui rendre un peu d’indulgence. Ils ne demandent rien, ne sont rien, des chiures de mouche qu’on peut faire voler, crédibles parce que ni faux ni vrais, authentiques parce qu’inventés. Des petits dieux en fin de compte. Prières muettes adressées à rien ni personne.

medium_Arba8bactris.jpgNi belles phrases ni salamaleks ni béni-oui-oui ni coquecigrues ni tricheries. Rester au fond de son lit pour la vie et partir en guerre, traverser des champs de morts et de tournesols, enjamber les blessures et leurs cris d’agonisants. Seule et livrée aux hasards, c’est ça qu’on est toujours. Que faire de ses bras ballants ? et de ses ailes légères ? s’écouler dans la torpeur des songes, suivre Molloy sur son vélo et témoigner du monde comme un regard touché du bout des doigts.

Alors, on se couche sous sa propre peau, on s’enroule dans des pages et des images, on prend sa peine entre les doigts et on la filtre. On n’entend plus que des ululements de douleur en attendant la prochaine flèche et on se couche, aux pieds d’un maître : pleurer pour rien aimer sans aimer renoncer parce que croire est encore moins crédible que dans la boue s’enfoncer.

(1989 ?)

10.09.2007

PORTRAITS-AUTOPORTRAITS SAUVAGES (Série) /Figures 9-10-11

Figure 9 : Méditation médisante à propos de la spiritualité

Ne pas oublier de descendre la poubelle. Ça sent si vite le melon moisi ou le poisson en décomposition. Ces odeurs-là s'agrippent on dirait aux murs de la cuisine et s'y collent, sangsues incolores, tenaces, marmelade et gélatine fantômes. Donc ne pas oublier. Toute recherche spirituelle ( pas humoristique : spirituelle) apprend à l'apprenti disciple qu'il porte en lui-même toute source de satisfaction ou de douleur. Donc ne rien attendre ni espérer d'autrui, de l'extérieur, des fleurs des champs et des putréfactions de déchets. Tout est en vous, tout est en vous : la haine, la joie, la déception et l'amour. A quoi sert l'autre ? à rien ! S'il vous déçoit, c'est que la déception est en vous. S'il vous réjouit, c'est que la réjouissance est en vous. Si ces tendresses vous mènent au septième ciel, c'est grâce à vous. C'est miracle non ? Qu'en est-il des odeurs de poubelles ? Puent-elles objectivement ou la puanteur est-elle en vous ?




Figure 10 (2)

Bien sûr tu as connu quelques enchantements. Mais sur un sol ingrat, ces fleurs-là fanent vite et sont réellement incongrues. Tu as rapidement, muettement et désespérément compris que toutes les portes ouvraient sur des déserts ou pire sur une enfilade de portes et qu'un chemin tracé dévoilait un horizon de nouvelles batailles. Par conséquent de nouveaux cadavres. Tu es morte à toi-même et à la vie assez tôt. A force d'observer. Il aurait fallu te dire dès ton apparition que cette vie justement n'avait aucune utilité organique, qu'il était donc hors de question de lui chercher sens et pratique. Sauf à vouloir se fourvoyer et à souffrir. Mais alors à quoi bon ? Bon à rien : c'était la définition de ton chemin au bout du compte. En général, les enfants ne t'intéressent pas. Tu as toujours été perplexe face à ces vies qui poussent et réapprennent les mêmes choses et aussi poussivement que des générations entières avant eux. Nous avons tous été des enfants ; tu ne comprends pas ce temps perdu, cette lente et pénible maturation éternellement recommencée.



Figure 11 : moments

Ce sont toujours les mêmes mots, les simples qui me donnent ce regard où se mêlent le triomphe et l'exil, une haine bestiale et un désir d'amour ancien. Je suis deux.

03.09.2007

Les univers

Je te montre les univers

Je te montre le mot secret que j’écris sur le sable
Avec un bâton, un bout d’ardoise, un bout de verre
Trouvés sur le sable
Les jambes écartées je suis assise
Sur le sable.
De la gauche vers la droite
Je lisse le sable humide du tranchant de ma main
Et j’écris avec ce que je trouve j’écris ce que je trouve
Le mot secret
Secret par deux fois parce qu’il est de mon cœur
Secret par deux fois parce que la mer l’efface

Je suis heureuse et je te montre les universmedium_Polyptarbaus4.jpg

Je me lève et je marche sur le gravier millimétré de fouillis et d’ordre méconnu
Je joue avec l’infime les gris des cailloux et leurs silences immobiles
Je déplace une brindille et les univers se déplacent !

Bientôt je vais vers le figuier aux sangliers et je choisis les fruits, de rire
Car
Je pense aux testicules des hommes et je mords la couleur rouge des figues
En pensant
Aux testicules des hommes

Je suis heureuse de l’insignifiance des choses
Elles me gonflent le cœur

Quelque chose s’ouvre et s’écarte du pubis au thorax, de l’air frais caresse
L’intérieur, l’envers de ma peau, l’intérieur sensible du vide

Un léger nuage se détache de la lune
Une chauve-souris file le ciel
L’absence du vent posée sur les feuillages et les sons éparpillés
Des bêtes inconnues
Constellent la nuit des silences immobiles

Je prends l’avion demain
Je ne sais pas où je vais
Ni à quoi je me rends

Je suis heureuse de l’insignifiance des choses
Elles me gonflent le cœur


A Christiane
Mons nuit du 25 au 26 août 2007

31.08.2007

PORTRAITS-AUTOPORTRAITS SAUVAGES (Série) / Deuxième parenthèse : à propos de la Guerre du Golfe 1991

medium_aaqGrand_pont.jpg
nous étions enfin spectateurs de la réalité de la guerre. Nous n’en étions plus aux comptes-rendus des prouesses techniques de tel missile ou de tel avion, à l’émerveillement devant la précision technologique de tel diamant meurtrier. Non ! enfin nous en étions aux morts, aux cadavres, aux yeux la nuit sous les abris et au sommeil qui ne vient pas car il est toujours l’heure de l’attente.
Je n’étais pas dupe. Notre monde et notre beauté se sont construits de la guerre ou autour d’elle. Nous sommes aptes à la guerre. Quelque chose en nous se terre toujours prêt pour la guerre, ce pôle d’attraction de toutes les passions et de toutes les souffrances. Surtout cette guerre, assez éloignée pour autoriser les états d’âme, assez identifiable pour prôner des opinions, assez chargée d’histoire pour engendrer des coupables et des victimes interchangeables tout autant que des références, assez innovatrice pour tendre des discours et des espérances…. Quelle aubaine de pouvoir se créer un méchant, une princesse, des cavaliers au cœur pur même si aux mains sales ! Quelle aubaine que de se retrouver unis autour enfin d’un même centre, d’un même sens, d’une même expérience ! Enfin, quelque chose se passe, où nous nous reconnaissons pensant, vivant, humains ! Nous ne sommes plus seuls, usés de doutes et éreintés des efforts à fournir pour vivre en paix. Car vivre en paix, c’est vivre. Cela comment le faire quotidiennement, sans désemparer, avec foi et enthousiasme, avec comme seule guerre une guerre sans armes fatales ni sophistiquées, une guerre de chaque nuit entre soi et soi, où le vainqueur sera le même que le vaincu.
Enfin une vraie guerre était advenue, que nous voulions imminente, logique, irréversible ; que nous voulions à nous destinée pour qu’enfin la vie se décharge ailleurs qu’en nous-mêmes, ailleurs qu’au lieu de nos propres combats. Qu’enfin nos beaux sentiments redeviennent des vœux pieux et n’encombrent pas le réel de chaque jour. Car vivre sans guerre c’est vivre au-dessus de l’instinct, au-dessus de nos moyens et dans un effort constant vers l’harmonie. Qui ne ricanerait pas de cela ? Qui est capable de vivre une vie sans un cadavre en vue ? sans un meurtre à perpétrer ?
Cette guerre enfin meublait les consciences. C’est pourquoi elle était nécessaire et nous l’avions enrichie. Même les pacifistes se regroupaient autour d’elle, piégés par les passions qu’elle engendrait, l’élan vital qu’elle représentait. La guerre est toujours source de ravissement intellectuel. Que vivons-nous lorsqu’elle est absente de nos cadres ?

26.07.2007

PORTRAITS-AUTOPORTRAITS SAUVAGES (Série) / Figures 6/7/8

Figure 6 : tilt

… comme si la solution était d’être ici mais sans y être.
Cette vie-là comme une attention à toutes les autres vies, collection dans laquelle puiser des images, cette vie-là comme une vie d’apprentissage. La réalisation se fera dans une autre vie nourrie de celle-ci, qui se construit, se forme ici-même mais ne peut se manifester. Notions de passages successifs, emboîtements nécessaires à l’ultime réalisation, comme s’ils n’étaient que des peaux dont on mue à chaque vie. Au milieu de ce combat sanglant de « moi » épars, un être se fraye infailliblement son chemin sans tenir réellement compte des douleurs de ces peaux éphémères. Cette connaissance t’intime d’aimer sans aimer.



Figure 7

Lecture/cigarette/café/lecture/café/cigarette/cigarette/lecture/café////////
Absence indolore. Sorte de méditation involontaire proche d’un tourbillon de vide. Sérénité inquiète au ventre ; si cela est envisageable. Aucune pensée ne fleurit. Pas même des pousses. Le terre à terre de la résignation. Ce doit être un truc vieux comme la vie auquel on s’habitue, la désertification des forêts, l’anémie des amibes, l’assèchement des cours d’eaux encore que. Un petit sac de larmes salées alourdit ce corps et se balade à l’intérieur. Flic floc ça bouge. Même immobile on l’entend qui remue et gargouille. Un besoin de paix, de mer étale et de galets découverts ? Pourquoi ne pas considérer cet état déliquescent comme une chance de survie, une apnée salvatrice ?



Figure 8 : une enfant sauvage

Elle sent la terre, la proximité des bêtes, des chevaux, des vaches et des chiens. Elle porte l’odeur de la terre, celle de l’herbe quand on s’y est roulé, l’odeur du feu, animale, primitive, désordonnée, si forte qu’elle oublie que nous sommes debout.
Epousant cette odeur et la dispersant au vent, il y a la mer : avant tout, ce bruit de fond, une lumière au-delà d’un talus.
L’hiver a ses énigmes : le ciel contre la pierre, les sources d’eau sous les routes et les fossés de ce pays. Tout cela est mort dit-elle mais j’aime cette mort retenue encore par la lumière et le vent.

19.07.2007

PORTRAITS-AUTOPORTRAITS SAUVAGES (Série) /Figure 5

Te voici parasitée par l’ennui. Eprise et pétrie de rêves grands, tes jours s’enlisent. Enfourcher les baleines, ç’aurait été cela la vie rêvée mais à les voir se balader sur le petit écran et en plein océan, tu en as déjà la crainte. Ça a toujours été cela ton hiatus privé : croquer des images mille fois trop immenses pour tes yeux myopes. Tu es hors écran quand tu rêves. Tu t’es dit : il reste la vie des jours et des nuits, les bonheurs que l’on ne porte pas à bras-le-corps, les accessibles, les frémissements de chaleur à votre dos, les verdures du printemps et les miettes dispersées aux rouges-gorges des jardins. Tu t’es dit, oui, que les rêves enterrent les rêves et laissent place aux vivants ! Tu as essayé, il est vrai conquise par un cercle hétéroclite d’homéopathes, de sexo-psycho-thérapeutes, de magnétiseurs, de musicothérapeuthes, d’ostéopathes et même, il s’agissait bien d’aller au fond des choses, d’un proctologue qui a pris ton anus en photographie en multiples exemplaires de multiples formats. Peut-être la solution naîtrait-elle de là, le fondement même de tes ressorts.
A regarder la photo, tu t’es prise à rêvasser autour : planète oubliée aux mille irisations, fruit délictueux des déserts sous les arbres, bouton rond, parfait, image des délices de vivre... d’un geste, ton proctologue d’un jour a escamoté tes photographies intimes qui ont rejoint un dossier médical dûment estampillé sans aucune adresse littéraire ou poétique à qui que ce soit.
Au bout du compte, tu t’es observée, seule, un corps, une tête intérieure et extérieure, les mêmes rêves grands et les mêmes infirmités petites. Si répandues les infirmités petites chez ceux-là qui passent le plus sombre de leur existence à apprendre à exister. Simplement. Je veux dire pas de ces apprentissages pédagogiques prédigérés ou lyophilisés, non je veux dire appendre à respirer, à avancer un pied devant l’autre, apprendre à sortir dans la rue aux yeux de tous et apprendre à faire partie de la rue et de la foule. Enfin, apprendre à exister tout bonnement, se dire je suis vraiment debout, vivante, à cet endroit, en ce moment.
La question de savoir que faire de tes bras ballants, de tes yeux virevoltants et de tes quelques neurones agissants, elle est toujours autour de toi comme une mouche importune.

Toutes les notes