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26.07.2007

PORTRAITS-AUTOPORTRAITS SAUVAGES (Série) / Figures 6/7/8

Figure 6 : tilt

… comme si la solution était d’être ici mais sans y être.
Cette vie-là comme une attention à toutes les autres vies, collection dans laquelle puiser des images, cette vie-là comme une vie d’apprentissage. La réalisation se fera dans une autre vie nourrie de celle-ci, qui se construit, se forme ici-même mais ne peut se manifester. Notions de passages successifs, emboîtements nécessaires à l’ultime réalisation, comme s’ils n’étaient que des peaux dont on mue à chaque vie. Au milieu de ce combat sanglant de « moi » épars, un être se fraye infailliblement son chemin sans tenir réellement compte des douleurs de ces peaux éphémères. Cette connaissance t’intime d’aimer sans aimer.



Figure 7

Lecture/cigarette/café/lecture/café/cigarette/cigarette/lecture/café////////
Absence indolore. Sorte de méditation involontaire proche d’un tourbillon de vide. Sérénité inquiète au ventre ; si cela est envisageable. Aucune pensée ne fleurit. Pas même des pousses. Le terre à terre de la résignation. Ce doit être un truc vieux comme la vie auquel on s’habitue, la désertification des forêts, l’anémie des amibes, l’assèchement des cours d’eaux encore que. Un petit sac de larmes salées alourdit ce corps et se balade à l’intérieur. Flic floc ça bouge. Même immobile on l’entend qui remue et gargouille. Un besoin de paix, de mer étale et de galets découverts ? Pourquoi ne pas considérer cet état déliquescent comme une chance de survie, une apnée salvatrice ?



Figure 8 : une enfant sauvage

Elle sent la terre, la proximité des bêtes, des chevaux, des vaches et des chiens. Elle porte l’odeur de la terre, celle de l’herbe quand on s’y est roulé, l’odeur du feu, animale, primitive, désordonnée, si forte qu’elle oublie que nous sommes debout.
Epousant cette odeur et la dispersant au vent, il y a la mer : avant tout, ce bruit de fond, une lumière au-delà d’un talus.
L’hiver a ses énigmes : le ciel contre la pierre, les sources d’eau sous les routes et les fossés de ce pays. Tout cela est mort dit-elle mais j’aime cette mort retenue encore par la lumière et le vent.

19.07.2007

PORTRAITS-AUTOPORTRAITS SAUVAGES (Série) /Figure 5

Te voici parasitée par l’ennui. Eprise et pétrie de rêves grands, tes jours s’enlisent. Enfourcher les baleines, ç’aurait été cela la vie rêvée mais à les voir se balader sur le petit écran et en plein océan, tu en as déjà la crainte. Ça a toujours été cela ton hiatus privé : croquer des images mille fois trop immenses pour tes yeux myopes. Tu es hors écran quand tu rêves. Tu t’es dit : il reste la vie des jours et des nuits, les bonheurs que l’on ne porte pas à bras-le-corps, les accessibles, les frémissements de chaleur à votre dos, les verdures du printemps et les miettes dispersées aux rouges-gorges des jardins. Tu t’es dit, oui, que les rêves enterrent les rêves et laissent place aux vivants ! Tu as essayé, il est vrai conquise par un cercle hétéroclite d’homéopathes, de sexo-psycho-thérapeutes, de magnétiseurs, de musicothérapeuthes, d’ostéopathes et même, il s’agissait bien d’aller au fond des choses, d’un proctologue qui a pris ton anus en photographie en multiples exemplaires de multiples formats. Peut-être la solution naîtrait-elle de là, le fondement même de tes ressorts.
A regarder la photo, tu t’es prise à rêvasser autour : planète oubliée aux mille irisations, fruit délictueux des déserts sous les arbres, bouton rond, parfait, image des délices de vivre... d’un geste, ton proctologue d’un jour a escamoté tes photographies intimes qui ont rejoint un dossier médical dûment estampillé sans aucune adresse littéraire ou poétique à qui que ce soit.
Au bout du compte, tu t’es observée, seule, un corps, une tête intérieure et extérieure, les mêmes rêves grands et les mêmes infirmités petites. Si répandues les infirmités petites chez ceux-là qui passent le plus sombre de leur existence à apprendre à exister. Simplement. Je veux dire pas de ces apprentissages pédagogiques prédigérés ou lyophilisés, non je veux dire appendre à respirer, à avancer un pied devant l’autre, apprendre à sortir dans la rue aux yeux de tous et apprendre à faire partie de la rue et de la foule. Enfin, apprendre à exister tout bonnement, se dire je suis vraiment debout, vivante, à cet endroit, en ce moment.
La question de savoir que faire de tes bras ballants, de tes yeux virevoltants et de tes quelques neurones agissants, elle est toujours autour de toi comme une mouche importune.

17.07.2007

PORTRAITS-AUTOPORTRAITS SAUVAGES (Série)/Figure 4 : une enfant blessée

Tu connaîtras toujours ton nom même s’il change et se modifie. Ton âge n’est qu’un calcul selon les calendriers. Tu connais tes parents, le nom et la forme de ta mère, ses mains et parfois sa blessure, le nom et la défiance de ton père, sa main gauche. Tu connaîtras aussi ton enfant plus qu’elle-même ne se dévisagera. Elle est un bouvreuil sur ton épaule et elle fut au centre même de ton ventre. Cela ne s’oublie ni ne se comprend. Mais toi ? Que tu dises le nom des villes où tu gîtes, le nom des îles où tu fus rêvée par des milliers de rêves anciens, que tu cites sur le bout de tes doigts le nom des os et des muscles qui te tissent, cela est vrai. Même mutilée tu saurais ce qui te manque. Mais toi, qui es-tu ?
L’amour a disparu sous ta langue et de ta vie. Il y a beaucoup d’insectes autour de toi. Il y a des langues accolées à ta peau, qui ne parlent plus tellement elles sont lourdes.
Tu n’étais pas ainsi enfant. A moins que ce passé là ne soit un rêve en puissance en train de s’élaborer, de s’enfler jusqu'à l’éclatement. Prends dans ta main cette enfant et fais la passer d’une seule courbe dans ton autre main. Tu cligneras des yeux à voir l’infortune de ce geste.
Quelles guerres ont pétrifié ta chair ? De quelles âmes es-tu le déchet ou la chance ? Tu marches depuis si longtemps et il te faut encore marcher. Ton pied gauche est usé à force de pousser et repousser le sol. L’autre était si léger ! Un papillon s’en était attendri. C’est pourquoi ta marche est ralentie et bancale.
Tu situes ta vie peut-être à un endroit où elle n’est qu’apparence. Peut-être n’est-elle que l’image du miroir, celle qui simule, l’imitatrice sans chair, sans toucher et sans sommeil. Si personne ne se regarde dans le miroir, l’image n’existe plus.medium_Image12.jpg
Alors cette vie par à-coups qui apparaît et disparaît, c’est un lapin de magicien. Quelque chose que l’on prend par les oreilles et que l’on ramasse en cage entre le spectacle et le suivant. C’est ce lapin que tu prends pour ta vie. Peut-être faut-il briser tous les miroirs et déchirer tous les chapeaux.
Tu as perdu en même temps l’amour et la joie. Une de tes poches était percée et tu continues à marcher comme avant, les mains dans les poches mais tu ne sens plus rien sous tes doigts, ni chaleur ni fourrure, ni galet ni papillon. Ta jambe gauche ralentit ta marche et tes doigts cherchent comme une boule à pétrir.
Tu ne te connais pas. Tu connais tes jours et tes nuits. Tu connais tes rêves et tes peurs. Mais ce dont tu rêves et ce dont tu as peur, tu ne le connais pas...

12.07.2007

PORTRAITS-AUTOPORTRAITS SAUVAGES (Série) / Première parenthèse

On peut vivre en état d’absolue ignorance et à vue, balle de cirque sur le museau de l’otarie, dansante au haut du jet d’eau. Un amour porté par lui-même, ça rebondit et virevolte par attouchements d’eau et de rondeurs, ça vit de soi-même, ça tourne autour de soi, ça jubile de soi…
medium_DSCN6465.JPGSi le jet d’eau brusquement est coupé ou lentement s’éteint, se meurt, s’étiole, la balle rebondit à terre et dégringole la rue le trottoir le caniveau pour tourbillonner tout en bas de la rue jusqu’au recoin, celui-là où les chiens lèvent la patte où les hommes urinent comme si réservé fétide le coin réservoir de tant de queues, c’était plus sain en cachette, d’empester un seul endroit par égards, au lieu d’ épanouir l’urine aux quatre vents des rues, pollen insaisissable. Au lieu de quoi on réserve à sa queue un recoin comme pour la balle égarée, où déverser son trop-plein, confessionnal des rues, où tant d’autres avant soi et après soi, quasiment honteux de l’envie et de l’odeur concentrée là comme pour un reniflement de la chien à la chienne. Mais les animaux éparpillent leurs appels, signes de piste en plein air, ululements à ciel ouvert, dégageant des pissotières les odeurs où renfermées, exaspérées elles sont d’elles-mêmes écœurées.

11.07.2007

PORTRAITS-AUTOPORTRAITS SAUVAGES (Série) /Figure 3 : un homme

Nous utilisons des mots bien avant de savoir de quoi il retourne. Réellement nous parlons « en l’air ». Nos paroles ? une couche surélevée, un nuage fin qui s’étire en écharpe. Et nous nous tenons dans l’éther, à babiller sans soupçonner que la vie, celle précisément que nous devançons par les mots –ou que nous éludons par là-même- se trouve juste en-dessous, muette, foisonnante, patiente, totalement inconnue de nos bavardages. Quand cette pensée s’est imposée à Francis, il feuilletait un magazine de photos : des fleurs des Seychelles. Il se rendit compte, brutalement, qu’il était incapable de demeurer attentif à ces fleurs pour leur consacrer, le temps qu’il faudrait, son attention et sa curiosité. Cela aurait nécessité de rester, par exemple, accroupi devant elles, au moins face à l’une d’elle. Oui une seule aurait suffi. Pour saisir ce qu’était cette fleur. Jusqu’à ce jour, Francis croyait être quelqu’un de patient. Comme bon nombre d’entre nous, il mesurait cette patience à l’aune de sa vie entière. « Tout vient à point à qui sait attendre » s’amusait-il à répéter. Sa révélation, le nez dans une tasse de café refroidi, fut qu’il ne connaissait rien de la patience en actes, celle qui vous fait vous figer face à une sensation et qui vous retient attentif le temps nécessaire à sa réelle compréhension. Celle qui vous obsède. De ce jour, Francis établit un inventaire de tous ces mots qu’il utilisait sans les avoir éprouvés, sans avoir touché, humé, palpé, retourné leur objet. Le langage lui apparut comme une construction mentale a-priori, quelque chose que l’on se passe de père en fils, d’être humain à être humain de manière si désinvolte qu’il ne put que se taire.
Durant des mois, Francis refusa de parler. Il faisait l’effet d’un junky en manque mais fermement décidé à se désintoxiquer. Sa souffrance était intolérable, tu la sentais dans ta propre gorge, les mots qui s’arrachaient à lui et la lutte physique qu’il entretenait avec eux, refusant de leur céder, refusant de les laisser s’envoler comme papillons sous nos pas et tentant d’atteindre en silence la vérité de ces mots.

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Toutes nos conversations et la plupart de nos conceptions intellectuelles reposent sur du vent, sur une île flottante détachée de la terre et du magma en fusion. Nous passons si allègrement sur les nuances que nous ne parlons qu’aseptisés et à mille lieues de la connaissance intime. medium_Arba_27basilic.jpgEnfant déjà, on nous offre, en paquet-cadeau, une hotte de mots à faire saliver n’importe quel rimailleur mais comme une couverture trop lourde à étaler sur nos sensations, qui les étouffe même puisqu’ils nous servent, ces mots, en priorité, à entrer en relation avec autrui ; avant d’en avoir saisi en nous, intrinsèquement, la réalité originelle, la sensation ou la pensée. Oui, couverture chauffante jetée sur nos impressions, le langage nous asphyxie, peut nous enflammer avant même que les réalités qu’il recouvre aient été éprouvées, devinées, avant même qu’ils éclosent de notre expérience, avant même que leur brûlure nous effleure. Se gargariser de paroles rend frileux et peu disponibles à l’écoute. C’est commenter sa vie avant de la vivre.

08.07.2007

PORTRAITS-AUTOPORTRAITS SAUVAGES (Série) / Figure 2 : une vieille femme

Je suis une vieille femme. Ce que j’écris aujourd’hui, j’aurais pu l’écrire à 30 ans, à 40, avant peut-être mais l’impact en aurait été différent. A ces âges-là, j’appartenais à la vie, à ces moments où l’on construit sa vie, on y participe. Or depuis mon enfance, je suis une vieille femme. Je n’ai jamais rêvé qu’un seul rêve auquel je suis parvenue : vivre dans cette maison-là. La maison aux volets bleus, dressée face à la mer, surplombant de peu cette plage, ce sable blanc et fin. J’ai fait construire une véranda en avant du salon et c’est là que je passe mes journées à observer les marées, les vacanciers, la mer qui dépose son goémon, des bouteilles en plastique, des bouts de ficelle effilochée et les nuages qui valsent ou s’immobilisent sur fond de ciel. Je suis une sauvage. Je l’ai toujours été. Non que j’ai l’habitude de me promener nue ou de hurler à la nuit, mais dans le sens où je me méfie. Je reçois donc peu de visites et mes amis sont rares. Seule ma petite-fille arrive parfois à l’improviste, quand elle a besoin d’un refuge, d’une tanière, ou de moi tout simplement. Se comporter en sauvage n’est pas acceptable, pour les autres, quand on a l’âge de vivre, de participer aux comédies. Aujourd’hui, c’est ma licence et tu peux m’imaginer, sous ma peau ridée, comme une danseuse folle tournoyant sur elle-même ou comme une frégate au-dessus des îles de Guadeloupe.

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Il y a des individus accrochés à leur souffrance comme des chiens à leur laisse. Ils tournent, rôdent, pissent autour, font joujou avec elle, la triturent, la mordillent, s’y emmêlent. Leur vie entière s’organise autour de leur pelote de souffrance, parfois boulet, parfois balle de cirque. Ainsi elle fait office en même temps de douleur et de jeu. Grâce à elle, les étrangers plaignent ces porteurs de souffrance et grâce à elle, ces derniers se réjouissent d’être plaints et peut-être cajolés tels des chiens aux yeux humides et aux crocs affûtés sous la lippe obséquieuse. Sous leur fourrure avantageuse et rassurante, attrape-nigaud pour enfants attardés, chats et chiens cachent leurs armes : morsures, bonds soudains, griffures et dédain. Ceux et celles qui pratiquent la souffrance visible, ostentatoire et rabâchée, qui jouent, mine de rien et chroniquement les victimes de la vie, d’un autre, du hasard ou du destin, du jeu de marelle ou d’une famille, ces gens qui portent souffrance au coin des lèvres, entre les rides ou au revers de la veste comme une médaille du mérite qui ne leur aurait honteusement pas été remise, justement, ces gens qui portent leur souffrance comme les paysans chinois ajustent sur leurs épaules leur panier, ces gens sont des chiens. Sous leur gémissement, attendrissants comme de la fourrure, ils cachent des crocs et des éclairs meurtriers dans le regard et sous leur voix. Ils vous haïssent de vous être dégagé des ficelles de la douleur, car vous semblez libre et carnassier, alors qu’ils ne sont qu’ivres et casaniers. L’idée ne leur vient pas de laisser là leur laisse. L’idée ne leur vient pas de sauter par la fenêtre, sans maître, sans laisse, sans simagrées, comme des animaux, libres et carnassiers, précisément. Tout en tournant autour de leur laisse immense, à s’en étrangler le cou, ils vous reprochent de ne pas être dupe d’eux et de leur manège, alors qu’ils vivent précisément de cette duperie vis-à-vis d’eux-mêmes. Proposez-leur de déchirer leur laisse, ils vous sautent à la gorge…

J’écris donc à découvert.

Peut-on encore souffrir de sentiments un certain âge révolu ? De sentiments issus d’autrui ? J’écris moi-même de manière détachée, comme si pour prendre un peu de recul ou de hauteur, je me juchais sur un tabouret. Les distances et les mesures changent alors, à quelques centimètres de différences. Du haut de mon âge et de mon tabouret, j’observe ce qu’a été ma vie, ce qui m’a animée, interrogée. Je me suis laissée prendre, comme tout un chacun, par l’agitation, l’activité et les jeux. Au fond de moi cependant, guettait toujours cette vieille femme assise sur son tabouret de cheminée. Désormais il ne reste qu’elle, le cœur allégé, délesté des embarras de l’existence. Je suis donc devenue ce que toujours je fus : un cœur joyeux, une vieille ridée posée sur un bout-à-cul, ni sainte ni sage ni vierge ni putain, un mélange duquel il ne reste que le goût balsamique. Oui, l’image n’est pas fausse, de ce vinaigre raffiné par nombre de passages dans différents fûts de bois choisis et dont la purification prend des années. Sans doute est-ce la raison pour laquelle ma petite-fille vient ici, pour ce goût. Elle me trouve « à part » et cela entretient sa curiosité. Peut-être sait-elle déjà qu’elle abrite en elle une vieille femme qui me ressemble et qu’il est bon, très tôt dans l’existence, de tenir compte de cette personne là. Car c’est elle qui clôturera le parcours et qui posera un dernier regard sur les marées, l’ongle de la lune et les enfants à la recherche de bouts de verre.

J’ai la sensation qu’un énorme papillon noir s’est décollé de mes poumons et qu’en s’envolant, il a libéré medium_Fmm_bccltt.jpgmon souffle et mon allégresse. Ce n’est qu’à un certain âge que l’ on autorise le papillon à nous délivrer. Car une fois libéré de ce voile noir, on ne peut plus vivre comme avant, dans les semblances et la gesticulation. J’ai du mal à croire qu’en pleine force de l’âge, on puisse passer sa vie – je veux dire ses jours et cela très pratiquement, très concrètement – à se balader sur une plage, le nez au vent à humer les odeurs et les très légères nuances de la lumière. Chaque âge se passe dans son fût de bois. Il faut manger, se vêtir, s’abriter et faire de même avec et pour ceux qui nous entourent. Cela est une tâche ardue qui nécessite du temps et de l’argent – à moins de vivre en clochard céleste ou en ermite. C’est pourquoi, n’étant douée ni pour l’érémitisme ni pour le vagabondage misérable, j’ai sacrifié aux obligations sociales et vitales minimum : j’ai travaillé, aimé, enfanté. Ce furent des expériences alimentaires et prosaïquement, elles m’ont permis d’acheter cette maison, d’acheter mon rêve et de l’alimenter, de le nourrir, de l’abriter à son tour. De le mériter ? Aïe ! Peut-être n’est-ce pas un mal, en fin de parcours, d’accepter cette idée de mérite et d’effort, devant laquelle je me suis si souvent rebellée. Ce que j’ai vécu, je l’ai vécu pour cette vieille femme, pour qu’elle puisse naître au jour, sans rien devoir à quiconque. Ce n’est pas dire qu’elle n’a été nourrie que d’elle-même, de sa propre et seule volonté mais il me paraît que les êtres aimés et les autres ont nourri cette femme à leurs corps et à leurs esprits défendants, dans l’ignorance. Moi seule savait ce qui alors était nourri et devait l’être. Nous ne devons rien aux autres car ceux-ci participent de nos vies sans le vouloir ni le décider. Ils ne savent pas ce que nous engrangeons, ce dont nous rêvons, ce qu’en secret nous bâtissons. Ils sont là dans notre vie mais ils ne la construisent pas. Et nous sommes tous ainsi dans la vie d’autrui : des personnages nécessaires mais annexes. Lorsque j’ai compris cela, le papillon noir a commencé lentement à se détacher de mes poumons, car si je jugeais ceux qui m’entouraient comme des accessoires, je me jugeais également telle dans leur propre vie. Cela n’est pas manque d’amour ni de considération ; cela marque la juste mesure des relations, des sentiments et de la solitude. Ce n’est pas effrayant, c’est un voile opaque qui chute à terre et vous laisse sans illusions. Et vous permet d’aimer enfin.
Pourquoi mettons-nous tant d’années à détacher le papillon de nos cages thoraciques ? Pourquoi usons-nous tant d’années à inventer nos relations, à poursuivre un geste au-delà de lui-même, à lui attacher des casseroles au bout de la queue, à nous abreuver de bruits et d’attentes sans objets ? Quelle cacophonie !

Je n’ai pas toujours été cette vieille-là. Moi aussi, j’ai douté, femme écartelée par des images. Cela m’apparaît si ridicule à présent. Car personne n’est pourvu d’un moi absolu qu’il faudrait nourrir d’autre chose que de sa nourriture présente. Ce que nous vivons n’est pas un lacis où notre moi hypothétique se serait égaré. Ce que nous vivons constitue ce moi ni rêvé ni réel, simplement là. Et n’est-ce pas à nous-mêmes de découvrir dans notre nourriture son goût et sa saveur ? On me dira qu’à mon âge, j’ai fini par renoncer, par me résigner et que jeune fille je devais rêver d’une toute autre vie. C’est vrai. Mais toute autre vie aurait engendré elle aussi le rêve d’une autre vie. Ainsi j’ai préféré creusé la mienne avec les matériaux qu’elle mettait à ma disposition. Une autre vie aurait engendré un autre « moi » et que puis-je savoir de celui-là ! Aurait-il correspondu à ce moi hypothétique et idéal ? Baliverne !

medium_asss_7.jpgJe voulais que naisse la parole sans fin, celle qui me délivrerait d’elle-même. Femme, assise par terre, le dos penché et la parole qui se délie, pour ne laisser qu’un blanc. Un blanc.

05.07.2007

PORTRAITS-AUTOPORTRAITS SAUVAGES (Série) / Figure 1 : multiple

Il y a certainement quelqu’un de mort en nous. Celui qui rugit. D’autres aussi en toute sincérité. Morts ? peut-être pas. Achevés, passés, vivants. Des faux-morts. On frémit encore de ce qui n’est plus. Comme la lumière de la nuit vient des étoiles mortes, nos souvenirs sont des lumières d’enfants morts et d’animaux aussi.
Nous sommes des cercueils ambulants. Un enfant, une jeune fille pâle, un prêtre, un vieillard ridé, une guerrière... tous ces corps s’entrechoquent en nous, kling, klong, et leur mutisme, leurs grimaces et leurs feulements sont là aussi, ragent ou murmurent. Cela donne d’étranges démarches aux gens, tous ces personnages en eux, qu’une odeur réveille.
Ouh ! que de mondes endormis, allongés dans nos poitrails et nos bas-ventres. Que de frissons-fantômes et de forêts ! Cela sent la sauvagerie ici. La mer ? je l’entends dans les arbres, sous le vent et même, à une certaine distance, le flux des voitures fait exactement le même bruit de fond qu’un océan.

Ecrire en sauvage. Pas forcément en débraillé mais en carnassier. Les mots, gestes ou coups de patte de grizzli. L’ours est ours, même s’il ignore tout de la zoologie et ne se sait pas plantigrade.
Ecrire à voix nue. De sa seule vie, de ses dépouilles, de son ignorance, de sa médiocrité, fabriquer un texte. Sans avoir jamais lu. Ce serait comme une parthénogenèse littéraire mais d’où viendrait la matière ? Le sang ? Imagine un être affamé de mots, qui sent en lui une force sans nom le pousser, le tirer par ses ailes et qui n’a rien à nommer sinon cela ? Ecrire peut relever du grognement. On peut écrire et lire à l’instinct : si ce texte sent fort, si sa chair est saignante ou pulpeuse, nos crocs et nos babines le goûtent et le savent.
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A l’inverse peut-on être poète dans l’âme et seulement dans l’âme ? Il y faut les mots, les pattes de mouche et les soupirs. Un poète tend la main pour retenir – non pour retenir le temps mais pour humer une sensation, une fugacité et goûter encore un peu leurs formes. Peut-être est-ce manière d’accepter que tout passe et meurt sans oublier que dans l’intervalle cela, cette fugacité a vécu et vit encore ; comme les étoiles.
Les branches d’un arbre tiennent ses feuilles le temps qu’il faut et les laissent se détacher à temps ; ainsi le poète laisserait pousser en lui des sensations, des images et des sons, de la sève de mots et laisserait ces feuilles-verbes tomber à terre et pourrir et nourrir ce qui doit être nourri.
On ne demeure pas dans les hauteurs ni dans les bas-fonds ni à mer étale plus que nécessaire. On est soumis à une gymnastique de l’âme délicate et absurde, voyouse et voyageuse. Cela devient envisageable d’être un yoyo yogi. Cela manque de sérieux mais cela est vérité.
Il y a de la place pour l’immobilité et le silence aussi. Pour l’observation tranquillisée de ce qui est. En temps de guerre, en temps de meurtres et de viols, ici ou là, il demeure une place ailleurs pour la paix et la joie. Cela est scandale et cela est vérité. Les nantis de la paix arrêteraient-ils les violences et les injustices grâce à leur honte ? Les victimes des guerres et de la misère, ne vivraient-elles pas, en temps de paix, des mêmes rêves, des mêmes joies, des mêmes angoisses inutiles et luxueuses ? Aujourd’hui, c’est moi qui renifle nez au vent. Qu’en fut-il hier ? Qu’en sera-t-il ? La vague qui vient s’épuiser à mes pieds appartient au même océan qui tempête au large et creuse son dos sous les navires. Plongeant la mort dans la mort et les marins dans le vertige. C’est scandale.

Il ne faut pas forcément de tout pour faire un monde. Le fait est qu’il y a de tout dans le monde. Du passé, des météores et de la folie. On peut y voir des femmes aux fesses plates, tombantes. En forme de poire fanée. Leur visage est un visage d’ange.

Imagine que chaque homme, chaque femme non seulement que tu croises mais également chaque humain depuis les débuts et en tous lieux, est une vie entière, absolue, consacrée à elle-même. Combien, combien ! ? cela fait-il de souvenirs, de gestes, de cris ou de rumeurs, de mots, de rêveries, de rires, de pensées en vol, de etc, on n’en finirait pas d’énumérer ce qui constitue et ce qui peut constituer une existence, a fortiori une vie.medium_Image5.jpg
Le vertige face à cette cathédrale humaine dont les fondations s’égarent ou s’ancrent ? dans le magma terrestre et qui s’étire dans l’espace ( par les hauts, les côtés, en profondeur aussi), ce vertige et la fascination bouche bée devant cette incongrue pyramide humaine qui n’a pas de fin, réellement ?, c’est le même vertige qui te bâillonne d’une main quand tu songes aux océans. Quand tu y songes réellement. Le vertige n’est pas forcément lié à la hauteur, aux balustrades et aux falaises. Le vertige peut te surprendre sur les flots, en pensée, quand tu imagines la profondeur des océans. Il ne s’agit pas de vide, de chute, ni d’envol non. Si tu tombes dans l’océan, tu flottes dit-on, ou tu coules à pic, entouré d’eaux, léché d’eaux, asphyxié d’eaux, boursouflé d’eaux, gonflé de vertige oh ! oh ! Un vertige par le bas.

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