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11.07.2007

PORTRAITS-AUTOPORTRAITS SAUVAGES (Série) /Figure 3 : un homme

Nous utilisons des mots bien avant de savoir de quoi il retourne. Réellement nous parlons « en l’air ». Nos paroles ? une couche surélevée, un nuage fin qui s’étire en écharpe. Et nous nous tenons dans l’éther, à babiller sans soupçonner que la vie, celle précisément que nous devançons par les mots –ou que nous éludons par là-même- se trouve juste en-dessous, muette, foisonnante, patiente, totalement inconnue de nos bavardages. Quand cette pensée s’est imposée à Francis, il feuilletait un magazine de photos : des fleurs des Seychelles. Il se rendit compte, brutalement, qu’il était incapable de demeurer attentif à ces fleurs pour leur consacrer, le temps qu’il faudrait, son attention et sa curiosité. Cela aurait nécessité de rester, par exemple, accroupi devant elles, au moins face à l’une d’elle. Oui une seule aurait suffi. Pour saisir ce qu’était cette fleur. Jusqu’à ce jour, Francis croyait être quelqu’un de patient. Comme bon nombre d’entre nous, il mesurait cette patience à l’aune de sa vie entière. « Tout vient à point à qui sait attendre » s’amusait-il à répéter. Sa révélation, le nez dans une tasse de café refroidi, fut qu’il ne connaissait rien de la patience en actes, celle qui vous fait vous figer face à une sensation et qui vous retient attentif le temps nécessaire à sa réelle compréhension. Celle qui vous obsède. De ce jour, Francis établit un inventaire de tous ces mots qu’il utilisait sans les avoir éprouvés, sans avoir touché, humé, palpé, retourné leur objet. Le langage lui apparut comme une construction mentale a-priori, quelque chose que l’on se passe de père en fils, d’être humain à être humain de manière si désinvolte qu’il ne put que se taire.
Durant des mois, Francis refusa de parler. Il faisait l’effet d’un junky en manque mais fermement décidé à se désintoxiquer. Sa souffrance était intolérable, tu la sentais dans ta propre gorge, les mots qui s’arrachaient à lui et la lutte physique qu’il entretenait avec eux, refusant de leur céder, refusant de les laisser s’envoler comme papillons sous nos pas et tentant d’atteindre en silence la vérité de ces mots.

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Toutes nos conversations et la plupart de nos conceptions intellectuelles reposent sur du vent, sur une île flottante détachée de la terre et du magma en fusion. Nous passons si allègrement sur les nuances que nous ne parlons qu’aseptisés et à mille lieues de la connaissance intime. medium_Arba_27basilic.jpgEnfant déjà, on nous offre, en paquet-cadeau, une hotte de mots à faire saliver n’importe quel rimailleur mais comme une couverture trop lourde à étaler sur nos sensations, qui les étouffe même puisqu’ils nous servent, ces mots, en priorité, à entrer en relation avec autrui ; avant d’en avoir saisi en nous, intrinsèquement, la réalité originelle, la sensation ou la pensée. Oui, couverture chauffante jetée sur nos impressions, le langage nous asphyxie, peut nous enflammer avant même que les réalités qu’il recouvre aient été éprouvées, devinées, avant même qu’ils éclosent de notre expérience, avant même que leur brûlure nous effleure. Se gargariser de paroles rend frileux et peu disponibles à l’écoute. C’est commenter sa vie avant de la vivre.