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15.10.2006

Youri Gagarine et la clocharde

L’Espace Lecture Ecriture de Keredern (association Loisirs Ty An Holl), la médiathèque de Lambézellec et un groupe d’habitants de Keredern, en partenariat avec le service culturel de la Ville de Brest, ont organisé le 20 juin 2006 une balade contée pour laquelle ils avaient lancé un appel à textes.
Six des nouvelles reçues ont fait l’objet d’une lecture à voix haute lors de cette balade. Les nouvelles s’inspiraient de 6 photos à utiliser dans l’ordre.
Un appel à textes... Juste pour le plaisir de conjuguer les passions : lire, écrire, rêver et se balader !
Voici « Youri Gagarine et la clocharde » , le texte que m’ont inspiré ces photos.



1.
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C’est par là que je loge avec mes sacs en plastique, mon sac de couchage et mon porte-monnaie. Je déteste les bateaux sauf ceux-là justement, en chantier parce que sur la mer c’est nulle part et moi tout ce que je veux c’est quelque part au chaud. Mais je me suis trouvé un recoin pas loin du hangar, j’aime bien les bruits des marteaux et des masses sur les clous et le bois. J’imagine que Christophe Colomb n’est parti sur les mers que pour accoster un jour et pas pour tourbillonner sur l’eau. Moi ce que j’aime ce sont les bateaux en chantier, en carénage, terre en vue ou à l’accostage. Au sol je veux dire. J’ai réussi à faucher quelques planches pour mon abri, c’est un lieu pratique, c’est ce que j’aime. Ce qui me manque ici c’est la radio et une carte de bibliothèque. Pour bénéficier d’une carte de bibliothèque il faut une adresse. Quand il pleut trop je me glisse sous les bâches des bateaux en réparation, ça me protège et je compte les plic ploc des gouttes. Ça n’empêche qu’en général pour me réchauffer je me balade et j’explore les environs.




2.
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C’est comme ça que je suis tombée nez à nez devant un arbre boursouflé et tordu, bien dégarni et qui n’a plus aucun charme, c’est mon jumeau je tourne autour ou je me plante devant. Il est bizarre, seul et ridicule. Il ne fleurit jamais, c’est comme moi, avant, comme lui, j’avais des feuilles et des fleurs , un toit et des oiseaux dans le jardin, un hibou pour la nuit et un rouge-gorge pour le jour. Et puis ça s’est dégradé et j’ai tout perdu feuille à feuille sauf mes sacs en plastique, mon sac de couchage et mon porte-monnaie. Quand j’avais la radio j’avais entendu un SDF dire qu’il marchait marchait tout le jour pour ne pas sentir le froid. Ça me sert aujourd’hui. Je ne sais pas ce qui sert à l’arbre aujourd’hui pour tenir debout ?


3.
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Quelquefois je m’arrête de marcher, c’est pour économiser mes semelles. Je ne sais plus quel poète parlait de ses semelles de vent, les miennes sont en caoutchouc et très usées. Je choisis un banc différent à chaque fois pour changer de paysage. C’est un peu toujours les mêmes ruines mais c’est pas les ruines qui m’effrayent ! et je peux rêver à Youri en regardant l’affiche de l’aviateur. Je ne la vois que d’un des bancs elle est collée je ne sais pas pourquoi ni par qui, elle va finir en lambeaux mais c’est mon évasion à moi. Avant ma chute je ne pensais pas du bien des mendiants, rencognés contre un mur à même le trottoir ; ils vous regardent sans vous regarder et vous les voyez sans les voir. Je n’aimais pas la saleté, les amoncellements de vêtements dépareillés et les visages défigurés. Je pensais qu’ils auraient dû accepter les foyers qu’on leur proposait, les jobs de dépannage et les rampes de lancement vers le retour à la communauté des gens qui ont un toit, une radio et des obligations. C’est une pensée de cruche. Assise sur mon banc je n’ai qu’un seul désir sous mes habits râpés : un toit, de quoi manger et une fenêtre ouverte sur les étoiles pour pouvoir rêver. Et je n’ai rien à donner en échange ou rien à rendre à personne. Je viens ici pour être seule, je pose mes sacs en plastique et je parle à Youri. C’est mon homme.


4.
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J’ai toujours préféré Youri Gagarine à Saint-Ex. Le Petit Prince je ne l’ aime pas, c’est fleur bleu et eau de rose. En plus l’aviateur c’est pas sûr qu’il ait accepté d’être l’ami d’une clocharde alors que penser de cette sorte d’amitié entre un renard et une rose ou une rose et un aviateur je ne sais plus ? Alors que Youri envoyé en l’air à tourbillonner dans le vide de l’espace sans être sûr de revenir, c’était quand même le premier –après la chienne ou le singe expédiés là-haut comme des cobayes - un vrai mec un russe un vrai terrien extraterrestre mais pas un homme en papier et en rêve non un homme d’étoiles, le premier qui a vu la terre de loin, c’est pas facile à imaginer mais si tellement ça fait rêver la boule bleue pleine d’eau et Youri catapulté par toutes les républiques socialistes soviétiques réunies –enfin les paysans je ne sais pas- là-haut à tournebouler autour de la terre les yeux écarquillés on peut pas l’imaginer autrement les yeux écarquillés et commandant jusqu’au bout des ongles quand même même déconnecté de la terre au milieu de nulle part quelle histoire ça ! après en 1969 les premiers pas sur la Lune ça m’a moins abreuvée en fait, c’était comme du réchauffé et puis c’est là que j’ai commencé à perdre la boule, je n’étais ni soviétique, ni commandant, ni homme ni Youri en un mot alors la vie c’était plus difficile forcément. Et la terre je ne la voyais pas de haut.




5.
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Enfin Youri ça vaut plus que Saint-Ex, le renard, la rose, le prince, les saints du paradis et les anges. Youri lui n’a jamais eu besoin d’ailes pour s’envoyer en l’air et ses prières ça ne devait que lui permettre d’espérer revenir de là-haut. C’est comme Christophe Colomb pas amoureux de la mer mais du voyage et de l’arrivée. La prière de Youri, c’était plutôt une prière à toutes les républiques socialistes soviétiques pour qu’elles ne se trompent pas de manettes ou de boutons et qu’elles ne l’oublient pas. C’était une prière d’homme à hommes et pas une génuflexion devant je ne sais qui. Je-ne-sais- qui, il est plutôt du côté des curés que des clochardes, enfin moi devant l’ange de pierre j’aurais bien aimé briser son cœur. Pour être franche j’aime bien cet ange quand même, il me rappelle un gros caillou au beau milieu de la mer qui a exactement cette forme mais je n’y vais plus, sur la côte, à pied c’est loin. Et c’était du côté de l’enfance, de la lumière. Aujourd’hui je suis plutôt tombée côté cour, à l’ombre et c’est par les trous que je rêve. Cet ange à genoux que je visite parfois c’est mon interlocuteur. Je lui parle de Youri, de la radio, de ma carte de bibliothèque et lui il n’a rien à me répondre. Je préfère les petits lions sculptés sur le socle de la statue c’est comme les chats que je n’ai plus. Le plus dur pour une clocharde c’est qu’on ne touche plus personne et que plus personne ne vous touche. Mais l’ange-saint-curé de pierre ne sait rien de ces choses-là.



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Moi je reste plutôt du côté de l’émerveillement et de la stupidité. Je vis à l’ombre, entre des cartons, avec des percées pour m’évader et me souvenir, on ne sait pas ce qui est percé les murs, les barreaux, les ponts le ciel ou ma cervelle mais c’est par là que je m’envole. C’est ma rampe de lancement à moi, mon escalier, mon échelle vers les étoiles. Parfois j’ai l’impression que personne ne viendra me rapatrier, me faire accoster et je pense encore à Youri à tourbillonner là-haut en 1961. Si l’ensemble des républiques socialistes soviétiques l’avaient oublié, il aurait fini comme un satellite à tourner sans fin dans l’espace, il aurait fini par mourir de chaud de froid d’asphyxie de faim de solitude et ses yeux écarquillés n’auraient plus vu la beauté ses yeux écarquillés la beauté de la terre pleine d’océans et de bleu il l’aurait oubliée. Comme moi quand je gravis les escaliers sans fin pour ne pas cesser de marcher à cause du froid de la solitude de l’ombre et des souvenirs de lumière. J’aimerais bien que quelqu’un me rapatrie aussi pour que mes yeux écarquillés n’oublient jamais la beauté ni Youri ni la radio ni le hibou pour la nuit. Je ne suis que la vieille qui rêve de Youri Gagarine, ça ne me dérange pas je reste du côté de la merveille mais ce n’est peut-être pas convenable pour une clocharde de vouloir un toit sous lequel rêver. Non, je ne suis pas une vieille très convenable.



Mai 2006