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04.10.2006
Louise et Olivier
- « Temps de chien » ronchonne le vieux
- « … à ne pas sortir un chien dehors ! » répond Louise, la malicieuse.
Le vieux bougonne. Louise a toujours le dernier mot et souvent le mot pour rire. Depuis quarante-cinq ans qu’ils vivent ensemble, il n’a jamais trouvé cela de bon augure ; une femme qui possède un tel don de répartie, ça vous promet des jours et des cheveux gris. Personne ne vous prend au sérieux s’il y a toujours derrière votre dos ou pire, plantée face à vous, une petite silhouette, presque une ombre bien ridée maintenant, pour ricaner de vous, amoureusement, grand gaillard corniaud à force de muscles et de virilité. Ça finira mal, ces plaisanteries, grogne-t-il.
Olivier sort quand même, jusqu'à la remise, sous la pluie et le vent, pour prélever quelques grosses bûches de sapin. Des tornades oui et de sacrées trombes d’eau. La gouttière ne résistera pas cet hiver ! Encore du travail sur la planche. Il sera occupé ainsi et puis il montrera à sa petite fille ce que vaut un grand-père vigoureux, même moqué à longueur de journée. Bah ! il l’aime sa Louise. Quarante-cinq ans de chamaillerie, ça équivaut à quarante-cinq ans de réconciliation.
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Ilona, du haut de ses six ans et d’un petit tabouret de bois, guette le retour de son grand-père. Elle a tiré les rideaux de la fenêtre de la grande salle et s’amuse à compter les pas de ce vieux bonhomme. Glissera ? Glissera pas ? Les pierres de la cour déjà disjointes deviennent de vrais pièges à vieux sous la pluie battante. Ouf ! le voilà qui ouvre la porte d’un coup d’épaule, les bras chargés de bûches.
Ilona adore son grand-père mais elle adore encore plus ses bras, musclés malgré les veines saillantes des mains et des poignets. Le dessous des poignets surtout, les veines toutes gonflées, toutes bleues, comme des rivières d’Amérique ! Elles fascinent la petite. Quand son grand-père dispose les bûches dans la grande cheminée de pierre, ce sont les veines bleues qu’elle regarde plus que les flammes dansantes. Oui, les flammes ça bouge, ça danse, rouge, orange, bleues parfois, oui bleues ! Les flammes, ça virevolte comme des fantômes et des jeux de mains et d’ombres chinoises sur les murs mais les flammes ne valent pas les veines saillantes et bleues du grand-père Olivier.
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Louise trottine dans la cuisine, entre un bœuf bourguignon à mijoter dans la marmite et une tarte aux mûres à préparer pour le goûter. Elle chantonne, froufroute de ses vieilles pantoufles sur le carrelage, ne s’arrête que pour soulever d’un gant le couvercle de la cocotte et goûte d’une lampée de cuillère en bois la sauce frémissante du bœuf. Si le grand-père évoque une sorte d’ours des montagnes, Louise ressemble à une belette vive et généreuse.
Ilona s’est installée un petit coin-séjour dans la grande salle. Tout près de la cheminée, elle s’occupe consciencieusement à son puzzle, triant les bords et les pièces du milieu, ventre à terre, jambes relevées et pieds battant la mesure de ses propres pensées. Ses parents l’ont confiée pour quelques jours à Louise et Olivier, trop absorbés par leur déménagement pour supporter leur petite boule de fille sautillant partout et fouillant les cartons. Ilona est ravie. La vieille maison respire la chaleur du feu, du bœuf bourguignon et de cette sécurité bon enfant que procurent les vieillards encore alertes et disponibles.
Quatre bras pour être câlinée, deux histoires le soir avant de s’endormir, des petits plats mitonnés pour elle seule et les parties de dames avec le grand-père. Ilona sera traitée comme un vrai coq en pâte lui a promis son père, la soulevant dans ses bras. Il n’a pas menti. Et sa mère de rajouter : « un coq en pâte mignon à croquer », avant de l’embrasser sur ses deux joues.
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Olivier farfouille encore dans son feu, ne craignant pas les brûlures et soufflant de temps à autre dans un long bâton de bois creusé. Alors les braises semblent sursauter, se réveillent de leur somnolence et s’étirent en souples flammes pétaradantes. Dehors le vent ulule en s’engouffrant par le conduit de cheminée et les gouttes de pluie s’écrasent comme des grêlons contre les petits carreaux des fenêtres. On est à la mi-novembre et vers quatre heures, la nuit semble déjà venir, escortée de ces nuages noirs, lourds de plomb et de venin.
En attendant que la tarte aux mûres cuise, la grand-mère vient rejoindre Olivier et Ilona dans la salle. Assise dans son fauteuil au tissu carmin un peu flétri, un peu râpé, elle tricote de ses doigts agiles jamais en repos. Silencieuse, elle sourit béatement pour elle-même, savourant l’heure comme seuls les vieux savent savourer les moments qui passent et pour cela durent et s’épaississent de bien-être. Olivier, gagné, malgré ses grognements usuels, par ce charme doux et intransigeant (il fallait en profiter, en profiter. Cela ne durerait pas, ne durerait plus. Il était à l’âge où l’on sait ces choses-là) prend Ilona dans ses bras pour lui faire admirer le feu.
Le feu crépite, il s’enfle, bourgeonne et une gigantesque flamme s’élance, projetant son ombre du fond du foyer au manteau de la cheminée. Olivier revient auprès de Louise, lui entoure les épaules de son bras dont les veines bleues saillent toujours.
Ils contemplèrent longtemps encore le corps calciné d’Ilona dans la cheminée.
13:45 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : suspens
Commentaires
Vous méritez bien d'être le blog du jour. Votre nouvelle est excellente et je me permets de la télécharger pour la faire lire à mes enfants. J'aime bien aussi les tableaux de votre ami.
Entre temps je me suis aperçue que ce n'était pas votre seul écrit. J'ai donc une bonne lecture en perspective. Merci.
dh
Ecrit par : dh-wife | 12.10.2006
je vous remercie de votre lecture et de votre enthousiasme. est-ce vous qui décidez du blog du jour ?
Les textes du blog sont tous de moi mais les peintures et dessins sont de mon frère, Olivier Jullien
Merci encore de vos encouragements
Anne jullien
Ecrit par : Anne Jullien | 12.10.2006







