22.01.2012

l'ombre

ombre09.jpgL'ombre est la preuve
l'ombre est la langue de lumière

mon ombre marche au devant de moi, un peu en avant élancée déformée
tourne avec la lumière d'un lampadaire-soleil
elle se reptile sur le chemin de cailloux et glisse sur le sable
sans jamais s'y perdre

Rumî dit : la parole est l'ombre de la réalité et son accessoire

je parle à mon ombre qui a la sagesse muette
et me laisse la suivre ou marcher-aller à ses côtés
elle fait des gestes que je fais sans les voir
l'ombre est une immédiate et langoureuse mémoire

parfois nos ombres ne ressemblent pas à ce que de nous
nous croyons
les offrandes des ombres sont les personnages de nos rêves
de corto maltese à baba yaga elles délivrent nos esprits
de leurs identités carcérales et rigoureuses

alors nos ombres nous guident et nous démultiplient
dans la lumière ébouriffée de la mer
et rendent à nos corps de glaise la légèreté de l'âme
et sa souplesse et sa joie

l'ombre est une délivrance
l'ombre est la délivrance de la réalité
l'ombre est le chemin par lequel nous cueillons la lumière du réel
l'ombre est l'accessoire luxueux de la connaissance immédiate et intime
l'ombre est la parole muette
je parle par mon ombre




22/01/2012 (voir l'album photo correspondant : ombres)
à Lucie
à Salah

18.01.2012

enfances

la nuit n'avait pas peur


la mer toujours nous menait en bateau
vers les rochers de lichen


les algues puaient dans lesquelles
nous vautrions nos corps


nous allions par les garennes
écorcher les ronces à nos genoux
inventer des camps romains
escalader les talus pour fuir des vaches en furie


notre gibier, crevettes à déloger, les déesses
et les gobis
traqués pieds nus pieds nus coupés


sous la pluie le soleil se formait en remontant la marée
et la plage vibrait de sable et de poux de mer


collés aux peaux les maillots moulaient nos formes
adossées aux murs de cailloux où nous séchions la mer


le soir le sel et la brûlure du soleil éprouvaient nos vies
sous les draps humides
la journée s'apaisait se recommençait s'en allant vers le lendemain


nous perpétuions des crimes et des goûters sous les orages
chaque lieu sifflait son nom sur nos têtes
l'espace à arpenter était l'infini parmi les fleurs d'été
le recourbé des fougères et les tiges de chèvre-feuille
aspirées par nos lèvres


la violence des graviers postillonnait notre bêtise
que la couronne de liseron rendait à l'oubli
et le jardin de tante mimi parlait de couleurs et d'odeurs
qui nous rendaient sauvages et doux


petites bêtes d'été sans cervelle,
ouvertes à tout ce qui venait, corps béants
sensuels et royaux, ignorants, possédés, possédants


tous les chemins menaient à rome
sur des vélos sans freins et des carrioles déglinguées
les filles tournaient en jupes et les garçons
tenaient haut la main les crapauds et les avions de bois


dans les creux et les bosses, nous élevions nos vies
concoctées de potions magiques, accroupis, en tailleur, à genoux
caressés par la roche émeri
des pierres des champs rigoureuses et rondes
hauts-lieux où nous offrions nos corps éblouis


chacun de nous globule rouge d'un même sang
il fallait que l'un effleure l'autre pour pressentir
la désintégration et que l'un n'était plus l'autre
et que l'infusion de lumière que nous étions à chaque instant
aurait en septembre et beaucoup plus tard une fin


perchés provisoires sur des cailloux des arbres des talus
nous ne connaissions des jours et des nuits que la fluidité
l'écoulement chanteur de l'eau d'un ruisseau vert


la marche funèbre à l'enterrement d'un lapin
les expéditions indiennes et le chapardage des pommes
les passages ouverts d'une maison à l'autre
inventaient un territoire aborigène issu de la moelle osseuse
du temps du rêve





en dehors de quoi le passage et les coupures du temps
ont fait de nous des exilés




13/01/2012
à mes cousins et cousines